Fédor Dostoïevski, Les Pauvres gens

Première pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Avec cette lecture des Pauvres gens s’ouvre notre vaste dossier consacré à Dostoïevski qui se constituera au fil des semaines à raison d’une chronique hebdomadaire.
Pour une présentation de l’ensemble de ce travail, lire notre article d’introduction.

Les Pauvres gens (Bednyé lioudi en russe), paru en 1846, est le premier des récits de Fédor Dostoïevski. C’est un roman épistolaire publié ici en deux cent cinquante-neuf pages, à la couverture illustrée d’un détail d’Alarme (1934) de l’artiste russe Kusma Petrow-Wodkin (1878-1939). En exergue, une citation du Prince Vladimir R. Odoïevski (1803-1869), romancier russe lui aussi (Les Nuits russes – 1844), qui, à l’instar de nombre de ses compatriotes et contemporains, inspirera beaucoup celui qui deviendra un des maîtres de la littérature.

Makar Alexeïevitch Dévouchkine et Varvara Dobrossiolova sont deux parents éloignés qui se retrouvent de part et d’autre d’une rue pauvre et sordide de Pétersbourg. Une profonde affection lie les deux protagonistes que des tourments rapprochent. Makar Dévouchkine est un petit fonctionnaire sans avenir et assez âgé. Varvara « Varenka » Dobrossiolova, une pauvre jeune fille qui a été déshonorée par M. Bykov, un riche propriétaire terrien.

Au fil de la correspondance, l’affection de Makar Dévouchkine se mue en amour platonique. Il n’a de cesse de penser au bonheur de sa protégée au détriment de sa santé. Alors qu’il n’a pas de quoi payer régulièrement sa logeuse, que ses vêtements usés, râpés, font peine à voir et donnent l’impression qu’il est un clochard, Makar dépense jusqu’au dernier kopek pour offrir à Varenka bonbons et livres. Il sombre, peu à peu, dans l’alcoolisme. Seules les interrogations philosophiques – chères à Dostoïevski – de Son Excellence, pour qui travaille Makar Dévouchkine, permettront de retarder une déchéance inéluctable par l’apport d’un billet de cent roubles.

Déchéance inéluctable car sous ses airs perdus, désorientés, Varvara Dobrossiolova sait exactement ce qu’elle veut. Le retour de M. Bykov, celui-là même qui l’a déshonorée, va, en effet, lui permettre de choisir, avec son cœur sec, la stabilité financière. Elle saura très bien occulter les sentiments démesurés de Makar Dévouchkine. Et ce, avec une habileté parfaitement calculée qui prend ses racines dès le début du récit.

Dès ce premier roman, Dostoïevski place les pions de ses grands chevaux de bataille. D’une correspondance sentimentale où se remarquent surtout les silences et les non-dits (Varvara ne peut pas manquer de voir que la grande dévotion à son égard de Makar Dévouchkine est la cause même d’une terrible passion) se dégage sa volonté d’explorer l’âme humaine. Chacun des personnages, aussi bien les principaux que les secondaires, est dépeint avec une précision diabolique.

Autour de nos deux correspondants gravitent des personnages aussi pauvres qu’intrigants : le malheureux Gorchkov en procès avec un commerçant indélicat et qui mourra le jour où sera prononcé le verdict ; Rataziaïev, l’écrivain médiocre mais qui permet de voir les limites intellectuelles de Makar Dévouchkine ; Anna Fiodorovna, la tante de Varenka, véritable démon égoïste censé ramener l’âme égarée dans le droit chemin ; Fiodora, le compagnon d’infortune de Varenka qui lui sert à la fois de soutien et de messager…

Tous font partie de la grande fresque dostoïevskienne qui se profile. Dieu est omniprésent. Les interrogations de Dostoïevski à son égard pullulent. Les thèmes récurrents d’un artiste déchiré sont déjà là. Son style aussi.

 j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski, Les Pauvres gens (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 493), 2001, 259 p. – 7,00 €.

 
     
 
Publicités

Commentaires fermés sur Fédor Dostoïevski, Les Pauvres gens

Classé dans Romans

Les commentaires sont fermés.