Fédor Dostoïevski, La Logeuse

Cinquième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pour une présentation d’ensemble du « Dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le cinquième volet, lire notre introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

La Logeuse (Khozaïka en russe), écrit en 1847, est le cinquième récit de Fédor Dostoïevski. C’est un roman de cent quarante et une pages, et la couverture de cette édition porte en illustration le Portrait d’Alice Maréchal (1891, peinture exposée au Musée d’Orsay de Paris) de l’artiste belge Georges Lemmen (1865-1916).

La Logeuse est sans conteste possible le premier roman de Dostoïevski où l’on trouve un aboutissement certain à ses grands thèmes : Religion, amour, folie, onirisme…

Ordynov est un noble sans le sou, étudiant en sciences à la recherche d’un logement de fortune. C’est un garçon sauvage, introverti et malade. Ses yeux expriment toute l’étendue de sa personnalité. On le sent entier mais dépassé par des sentiments qu’il ne peut canaliser du fait même de son introversion.

Sa vie bascule quand, au hasard de ses pérégrinations, il croise le regard d’une femme qui le bouleverse. Cette femme, Katérina, est accompagnée d’un vieillard nommé Mourine. Elle se rend dans une église et entame une prière fervente. Sans savoir pourquoi, Ordynov veut revoir cette femme. Les jours suivants, il revient à l’église, la retrouve, et la suit jusqu’à son logement.

Il finit par s’imposer comme locataire. Les rapports avec Mourine sont plus que tendus. Le vieillard, qui aurait des dons de prescience, souhaite voir disparaître Ordynov. L’attrait des deux jeunes gens est flagrant. Même si Katérina souhaite s’oublier dans les prières et voir en Ordynov un frère, on sent la passion dévorante qui s’empare de ces deux êtres. Passion qui devient très vite maladive. Ordynov sombre dans un profond délire. Il est soigné par les douces mains de Katérina.

Pendant ce temps, les discours de Katérina sont de plus en plus incohérents. Mourine apparaît comme l’incarnation du Diable. Son ascendance sur Katérina confine à l’esclavagisme mental. Il puise son énergie de ses livres dont il raconte le contenu à une Katérina subjuguée. Il veille jalousement sur Katérina et œuvre pour l’éloignement d’Ordynov. Mais c’est un vieillard. Ordynov est jeune et son amour pour Katérina une amourette de jeunesse. Sa blessure, superficielle, guérira vite. Il oubliera Katérina comme elle l’oubliera et ainsi elle restera à Mourine, dont on ne sait trop ce qu’il est pour Katérina – mari ? oncle ? amant ? – ni ce qu’il est dans la vie, honnête homme ou contrebandier.

Au milieu de ces personnages, il y a Iaroslav Illitch. C’est un commissaire de quartier, ami et adorateur d’Ordynov. Comme beaucoup de personnages secondaires dans l’œuvre de Dostoïevski, il s’avère d’une importance capitale, ici à la fois acteur et témoin. Il assiste à la séparation d’Ordynov et de son logeur Mourine. À la fin du récit, c’est lui qui apprend à un Ordynov en voie de reconstruction ce qu’il est advenu du duo Katérina-Mourine et que son ancien foyer était un repaire de contrebandiers tatars (Mais Mourine, parti bien plus tôt, serait un homme honnête et respectable).

Les fondements du roman dostoïevskien sont déjà tous présents. Passion maladive, questions religieuses, errements de l’âme… Tout y est imbriqué avec méthode et rigueur. On sent déjà pointer le Dostoïevski épileptique brosseur de portraits poignants et d’une réalité féroce.

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski (Traduction d’André Markowicz), La Logeuse, Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 202), 1996, 141 p. – 6,00 €.

 
     
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