Entretien avec Hélène Bonafous-Murat (Morsures)

Malgré des journées saturées, Hélène Bonafous-Murat en a repoussé les limites pour, le temps d’un thé, nous parler de Morsures

Tandis que les cartons d’estampes s’accumulent dans la boutique de Félix Boireau et les catalogues à préparer sur le bureau d’Hortense, sa jeune assistante, un autre envahissement guette cette dernière : celui qu’une mystérieuse estampe signée « Bellangelus » impose à son esprit… Nous sommes là au cœur de Morsures, le premier roman d’Hélène Bonafous-Murat, paru en août dernier aux éditions Le Passage1. Mais la réalité est toute proche – pour peu que vaille le dinstinguo entre rêverie, délire, et monde réel…
Dans
Morsures, tout concourt à ce que l’on ne perçoive plus ces frontières de façon très nette. C’est grâce à un art littéraire très précisément maîtrisé qu’Hélène Bonafous-Murat parvient à un tel effacement sans que son histoire sombre dans la confusion. Une maîtrise qui ne laisse pas de surprendre pour un premier roman… ni de piquer notre curiosité.
Malgré un emploi du temps aussi serré qu’une plaque de cuivre mise sous presse, l’auteur a bien voulu y tailler une petite parenthèse, tracée dans le calme d’un café parisien en milieu de matinée, pour nous ouvrir les coulisses de son roman qui, de son côté, lève un coin de voile sur le milieu des collectionneurs et des marchands d’art…

Vous venez de publier Morsures, votre premier roman. Mais l’on reconnaît dans ce livre une maîtrise du récit et de l’écriture assez étonnante pour une « primoromancière ». S’agit-il vraiment de votre première expérience en matière de littérature de fiction ?
Hélène Bonafous-Murat :
Pas tout à fait. Avant d’être publiée, j’avais écrit deux petits romans – que je qualifierais d’essais à usage purement personnel – très travaillés dans leur construction, qui se déroulaient dans le milieu des arts primitifs – j’avais préféré ne pas aborder d’emblée le milieu dans lequel je travaille, celui de l’estampe. J’ai surmonté cette appréhension grâce à Iain Pears, que je connaissais comme amateur d’estampes puisqu’il venait régulièrement à la boutique. Nous avons sympathisé puis, un jour, j’ai réalisé qu’il était l’auteur d’un roman que j’avais lu en anglais et que j’avais beaucoup aimé, Le Cercle de la Croix… Nous avons pris un verre ensemble à une ou deux reprises et c’est lui qui m’a encouragée : plongée dans les estampes tous les jours, j’avais toute la matière, selon lui, pour en parler de manière intime. J’ai fini par le prendre au mot et à m’atteler à la tâche.
Morsures résulte, si l’on veut, d’une refonte de ces deux romans impubliables dont je viens de parler, puis d’une transposition dans le milieu de l’estampe – que je connais mais que, bien entendu, j’ai transformé de manière onirique. Là encore, je me suis imposé des contraintes, tant de construction que stylistiques : j’ai besoin de ces lignes directrices, de ces cadres contraignants pour parvenir à une écriture efflorescente, épanouie de l’intérieur. Peut-être ce besoin est-il une métaphore de ma vie en général : les horaires de la boutique où je travaille, la masse de catalogues que je dois réaliser représentent des contraintes très fortes – même si je m’y plie avec beaucoup de plaisir.
Pour Morsures, mon intention de départ était d’écrire une histoire linéaire. Puis je me suis aperçue que cette histoire, ancrée dans le milieu de l’art, ne pouvait avoir de sens que s’il y avait des plongées dans le passé. Je me suis donc servie de cette estampe imaginaire décrite au début du roman pour ménager ces incursions dans le passé. Petit à petit, au fil de l’écriture, c’est l’intrigue qui se noue au cœur de l’estampe qui a pris le pas sur le reste, et cette œuvre qui devait n’être, au départ, qu’un outil dans le roman est devenue le lieu d’une rêverie incroyable et très profonde… Tandis que j’écrivais, je voyais sans cesse surgir autour de moi des coïncidences : des dates de naissance qui correspondaient à celles que j’avais attribuées à mes personnages, un signe astrologique – j’ai appris que le duc de Lorraine était Scorpion alors que j’avais inclus, dans le récit, tout un délire sur les Scorpions… je réalisais ainsi qu’il y avait beaucoup plus d’échos que je ne pensais, et le personnage de Bellange a fini par devenir essentiel. Mais je n’imaginais pas du tout en commençant ce roman que j’allais essayer de résoudre l’énigme de sa vie !

Si je vous suis bien, vous avez vécu en tant qu’auteur un parcours similaire à celui d’Hortense qui, dans le récit, se fait de plus en plus manger par l’estampe et ce qu’elle recouvre…
Oui, on peut dire les choses comme ça… en fait je voulais, dès le départ, écrire un roman qui aurait trait à la folie et aurait pour fil conducteur une héroïne se laissant envahir par les images – des images qui viendraient se superposer sur chaque perception ou émotion ressentie par elle. J’avais en tête le personnage de Grenouille, dans Le Parfum, de Patrick Suskind, qui se nourrit de sensations olfactives. Cet envahissement par l’image fournit en permanence un contrepoint à la perception du monde réel chez mon héroïne ; il devient un leitmotiv qui, finalement, contribue à construire le roman. Dès le prologue il est dit que ce qui va suivre est l’histoire d’une folie – reste à découvrir ce qui l’a motivée…
En voulant dépasser la simple satire du milieu des marchands d’art et des collectionneurs, j’ai bien sûr tâché de construire des personnages très typés, avec des idiosyncrasies très marquées mais il me fallait aussi accentuer le côté onirique grâce à la seconde intrigue, celle qui se noue autour de l’estampe. Et à partir d’une intention délibérée, les choses m’ont un peu échappé, j’en suis venue à surinvestir en quelque sorte le personnage d’Aimerie ; c’est elle qui m’a portée, au point que j’ai eu davantage envie de raconter son histoire que celle des personnages du monde « réel » évoluant autour d’Hortense… Je me suis lancée dans mon récit à corps perdu, avec une bonne dose d’innocence et de naïveté – une certaine franchise, aussi, qui me paraît indispensable pour un premier roman. Mais cette entièreté reste tout de même très contrôlée, canalisée par l’élaboration d’une intrigue complexe. Ce qui n’empêche pas le surgissement de choses très profondes, très enfouies, qu’on n’a pas forcément senti venir – des choses qui renvoient certainement à notre passé, à notre imaginaire et qui peuvent s’épanouir dans l’écriture. C’est pour ça – j’y ai pensé après coup – que j’ai appelé mon personnage principal Hortense : c’est la fleur, la floraison, le jardin… Je retrouve là une métaphore très juste, pour moi, de l’élaboration d’un roman : l’écriture s’épanouit dans un cadre très structuré comme une fleur dans l’environnement maîtrisé du jardin – d’ailleurs le jardin est un thème très important dans l’estampe imaginaire de Bellange. Et puis je pense, aussi, qu’Hortense est un peu mon double – un double éloigné.

Vous disiez avoir besoin de vous imposer des contraintes formelles et stylistiques pour pouvoir écrire – des contraintes qui se retrouvent dans votre vie de tous les jours. Comment vous organisez-vous pour écrire ?
Je me mets à l’écriture après ma journée de travail, c’est-à-dire le soir, de 22 h à minuit. De fait, je ne peux écrire que par séquences, à raison d’une page et demie, deux pages par séance de deux heures. Ça m’oblige à travailler par saynètes, ça m’empêche de me lancer dans une œuvre de grande envergure comme À la recherche du temps perdu mais, en contrepartie, je pense que ça donne un certain dynamisme à l’ensemble, voire une certaine force – à condition d’intégrer ces saynètes dans une structure très pensée, faute de quoi on n’obtient qu’une suite de séquences sans lien, sans cohésion. En définitive, cette vie extrêmement trépidante, très pleine que je mène, au lieu de gêner l’écriture, a contribué à la dynamiser, et à assurer une construction très très serrée au roman.
Mais cela ne suffit pas ; une fois la construction « intellectuelle » mise en place, il faut trouver la bonne voix pour que l’histoire tienne debout. Cette voix est une voix physique, qui doit venir des profondeurs les plus intimes et se projeter sur la feuille de papier – ou l’écran d’ordinateur. Et pour que le ton soit juste, il faut donc que l’écrivain soit en accord avec lui-même. Pendant que j’écrivais Morsures, il me semblait, parfois, que la voix était juste, et à d’autres moments qu’elle était artificielle, fabriquée… c’est une sensation très difficile à expliquer, qui m’a poussée à revenir sur certains passages, à les revoir, à les remanier. Mais d’une manière générale, le roman a été écrit d’un seul jet, en dix-huit mois.

Vous avez en effet « joué très serré », comme on dit…
Oui, c’est vrai – mais l’écriture est devenue pour moi un complément indispensable à ma vie. J’exerce une profession très prenante, qui consiste à rédiger des catalogues de vente aux enchères pratiquement à perte de vue – décrire très minutieusement des œuvres sans droit à l’erreur puisque chaque description m’engage juridiquement auprès des commissaires-priseurs, des acheteurs et des vendeurs ; accumuler de catalogue en catalogue des descriptions à la file… – et j’en ressens parfois les pesanteurs de façon très aiguë. Je pense, mais c’est là une interprétation a posteriori, que j’ai voulu m’éloigner de tout ça en le resituant dans le cadre romanesque, qui me permet de donner à mon imaginaire une forme, une structure qui m’est propre. Je ne pouvais plus me contenter de décrire des estampes imposées, confiées par des vendeurs, à l’intérieur d’un beau catalogue très normé dans sa conception ; j’ai éprouvé le besoin de m’exprimer à titre personnel, de sortir du cadre serré de ce travail de fourmi mais en même temps de montrer qu’il était possible d’appliquer cette même rigueur méticuleuse à la création littéraire. Et au bout du compte, je me suis lancée dans l’écriture d’une manière assumée, réelle, définitive.

Sentez-vous parfois la proximité, dans votre activité quotidienne, du danger de basculement dans le « délire iconique » ?
Non, je ne me suis jamais sentie sur le point de « basculer dans le délire » ; par contre, le danger d’envahissement physique, lui, est constant ! Il arrive qu’on nous apporte tellement de cartons qu’on ne sait plus où les stocker. Dans notre boutique, la partie dite « bureau », là où se font les catalogues d’expertises, là où se trouve l’ordinateur, les ouvrages vont vraiment jusqu’au plafond, la table centrale est souvent couverte d’un empilement de cartons. Parfois on s’y perd… Cela dit j’aime beaucoup mon travail et ça reste un plaisir que de voir arriver chaque jour des estampes nouvelles. J’aurais simplement besoin d’un peu plus de temps pour arriver à tenir les délais imposés pour la préparation des catalogues. Ce n’est pas l’envahissement par l’image qui me ronge, mais bien plutôt l’angoisse du manque de temps ! En tout cas, l’écriture n’est pas un garde-fou, une protection contre telle ou telle angoisse ; elle est plutôt le prolongement, la mise à plat du rapport que j’ai avec mon travail.

Dans le roman, vous employez très précisément le vocabulaire spécifique de l’estampe, mais sans adjoindre de notes explicatives. Néanmoins, le roman se lit parfaitement même si on est ignare en matière de gravure. Quel a été votre parti pris de départ ?
J’avais pensé donner quelques indications bibliographiques – notamment les livres où j’ai puisé les détails de la vie de la vie de Bellange, parmi lesquels je tiens à mentionner celui du professeur Thuillier, publié à l’occasion de la grande exposition consacrée à l’artiste il y a quelques années à Rennes. Mais jamais l’idée d’inclure un glossaire des termes techniques en fin d’ouvrage ne m’a effleurée ; je n’ai jamais eu l’intention d’en expliquer plus au lecteur que je ne le fais dans le roman.
En fait j’ai voulu utiliser les techniques de l’estampe de façon métaphorique, en me disant que le lecteur serait certainement heureux de n’être pas pris pour un imbécile, heureux qu’on le suppose apte à comprendre quelque chose qu’il ne connaît pas et dont on lui parle simplement, dans un contexte romanesque. Certes, le jargon est souvent très technique, mais je me suis efforcée d’en faire usage de façon assez ludique ; dans le récit, la succession des différents états d’une estampe apparaît comme un outil littéraire. D’ailleurs, la gravure, qui consiste à laisser une empreinte à partir d’une matrice, se rapproche de l’écriture, qui est trace sur la page, sur l’écran d’ordinateur. Et c’est aussi une empreinte laissée dans le cerveau du lecteur.
Le titre reflète bien ce double niveau de lecture : Morsures se réfère bien entendu à la morsure de l’acide sur la plaque de cuivre telle qu’elle se produit lors de la réalisation d’une eau-forte. Mais il faut aussi entendre, dans ce mot, les morsures psychologiques : la technique de l’eau-forte devient une métaphore de ces empreintes laissées par les images et les émotions amoureuses dans le cerveau de l’héroïne. Il y a enfin une troisième lecture possible : mort-sûre – et de fait, la mort est très présente dans ce récit !

Avez-vous pratiqué la gravure ?
Non, parce que je ne me sens pas assez sûre en dessin – bien que l’on puisse graver sans avoir un dessin très maîtrisé, c’est d’ailleurs une des rares techniques qui permet cela. En revanche j’ai vu beaucoup d’ateliers, surtout des ateliers d’impression, en particulier celui de René Tazé qui est le meilleur imprimeur en taille-douce et qui se trouve dans le Xe arrondissement de Paris. Il imprime les plus grands graveurs ; je l’ai observé au travail, j’ai vu comment il passait la main sur les plaques, comment il les essuyait… il y a tout un savoir-faire ancestral dans le maniement du cuivre : la manière de le tenir avant de le mettre sous presse pour ne pas y laisser d’empreintes de doigts, la façon dont la main va passer sur la plaque pour y déposer juste ce qu’il faut d’encre, le dosage de la pression, aussi, selon le cuivre que l’on imprime… et puis il y a le regard qui va juger de la qualité des épreuves, satisfaisante ou non…
C’est un métier resté artisanal ; le rapport avec les matériaux y est très charnel. C’est aussi un métier où la quête de perfection est permanente, perfection qui dépend d’un juste dosage toujours à chercher – trop d’encre ruine une estampe, tout comme un trait trop appuyé – et il me semble poursuivre une quête identique dans mon écriture. Maintenant que je suis passée « de l’autre côté de la barrière » de la création – du côté du tâcheron qui se met au travail des mots – il me semble que je comprends mieux la démarche de ces graveurs que je fréquente et qui sont aussi des peintres, des sculpteurs.

1- Hélène Bonafous-Murat, Morsures, éditions Le Passage, août 2005, 269 p. – 16,00 €.

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L’estampe attribuée à Bellange, dans le roman, est imaginaire. Mais elle est décrite avec une précision extrême. D’où vient-elle ? L’avez-vous dessinée au préalable ? Avez-vous créé cette estampe à partir d’une image existante dont vous auriez transformé certains détails ?
Hélène Bonafous-Murat :
Il m’est très difficile de dire comment ça s’est passé… J’ai d’abord voulu qu’il y ait une estampe au cœur de l’intrigue. Puis je me suis dit qu’un élément sentimental devait figurer sur cette estampe – ce qui impliquait la présence d’un homme et d’une femme. À partir de là, j’ai imaginé un couple où l’homme serait sensiblement plus âgé que la femme, qu’il fallait, ensuite, placer dans un décor. Le premier élément auquel j’ai pensé a été une table. Puis me sont revenues en mémoire certaines estampes où le symbolisme des objets est très fort, ainsi que les Armoiries à la tête de mort, de Dürer, dont on peut dire qu’il s’agit d’une œuvre qui se célèbre elle-même – la multitude d’objets qui sont représentés n’ont pas de réelle raison d’être, sinon celle de témoigner de la maîtrise de l’artiste à rendre la texture de matières très diverses – la plume, le poil, les étoffes…etc. J’ai voulu procéder un peu à l’identique, en recherchant une diversité visuelle – volume, texture, matière… etc. mais aussi une valeur symbolique à travers le puits, notamment et l’eau qu’il recèle. En ce qui concerne les symboles, ce n’est qu’en cours d’écriture que les bribes d’interprétation me sont apparues – et j’ai inséré dans mon récit ces démarches interprétatives par l’entremise de deux de mes personnages, Hortense et Dolorès.

Pourquoi Bellange comme artiste graveur ?
Parce que c’est l’un des graveurs sur qui on sait le moins de choses. Le seul élément nouveau découvert récemment est son acte de décès : il est mort en 1616. À part cela, on ne connaît de sa vie que des bribes, et c’est très propice à l’imagination. C’est le type même de personnage dont un romancier peut s’emparer pour nourrir sa rêverie romanesque : combler de façon purement imaginaire les blancs de sa vie ne pose pas de problème puisque, de toute façon, personne ne pourra remettre en cause ce qui est dit dans la fiction… De plus, sur le plan artistique, il a un côté fascinant : il s’inscrit dans un courant maniériste mais, en même temps, il a une façon de dessiner qui lui est propre ; il déforme les figures et s’éloigne de tout réalisme, il est vraiment en dehors des modes de son époque. J’ai fait de lui un portraitiste, mais c’est une extrapolation tout à fait contestable : ce qu’on sait de son art n’autorise guère à penser qu’il aurait pu se montrer soucieux de graver avec autant de précision le visage du duc et de sa petite maîtresse ! 
Et puis il se trouve qu’autour de ce roman se sont nouées toute une série de coïncidences – je suis en général très attentive à cela, à ce que les Surréalistes appelaient les « hasards objectifs » et que Morsures essaie de traduire. L’une des plus étonnantes s’est produite en juillet dernier : en visitant l’exposition consacrée à la peinture française dans les collections allemandes, au Grand Palais, le premier tableau que je vois est un tableau de Bellange – ce qui est rarissime ! et sur ce tableau, on voit une tête d’ange, un ange qui tient deux lys dans la main – on comprend qu’il s’agit d’un fragment d’une Annonciation. Pour couronner le tout, en m’approchant, je découvre qu’il a signé Bellangelus ! il a fait lui-même ce jeu de mot, tout naturel au XVIIe siècle, que j’ai utilisé comme l’un des éléments essentiels dans le roman ! À voir apparaître ainsi ces points de jonction entre la réalité historique et la fiction que j’avais imaginée, à quelques semaines de la sortie du livre, je me suis dit que ce roman était porté par quelque chose… c’est un peu mystique mais j’ai eu vraiment l’impression très nette que le livre allait avoir un avenir puisque, d’une certaine façon, il était déjà en gestation dans ce tableau il y a 400 ans.

À cette multiplicité des coïncidences semble répondre celle des intrigues dans votre récit qui, comme le titre, propose aussi divers niveaux de lecture…
Oui : on est loin de l’histoire linéaire à laquelle j’avais d’abord pensé ! Cela correspond à cette prolifération d’images, à cet envahissement à la fois physique et psychologique dont j’ai voulu rendre compte, et aussi à cette sorte de zone hybride entre réel et délire où évolue Hortense. Mais cette complexité peut gêner certains lecteurs peu avertis ; de plus, la construction très compartimentée du récit demande une certaine concentration, une attention soutenue pour ne pas se perdre entre les strates chronologiques, les liens de parenté entre les personnages, les va-et-vient entre la Lorraine et Paris… etc.
L’autre aspect qui peut dérouter le lecteur, c’est le jeu que j’ai entretenu entre les genres littéraires : j’ai voulu écrire un roman policier – en posant au départ deux énigmes, un meurtre de commissaire-priseur, et la disparition de l’estampe centrale – mais dans lequel on pourrait aussi lire un roman historique, un roman sentimental, voire un roman satirique sur le milieu des marchands et des collectionneurs d’art. Toutes ces lectures sont possibles mais aucune n’épuise à elle seule le roman. Il était très important pour moi de mener le lecteur quelque part, grâce à de nombreux rebondissements, mais sans me borner à écrire un polar. J’écris toujours avec le sentiment que le lecteur n’est pas loin derrière – un peu comme s’il regardait par-dessus mon épaule… il doit être tenu en haleine, il faut qu’il ait du plaisir et que la tension remonte après s’être relâchée. J’écris, si l’on veut, comme si je racontais une histoire à un enfant le soir. Et si, malgré ces complexités, le lecteur arrive au bout du roman grâce à ces rebondissements, j’aurai gagné mon pari qui était de parler de l’estampe, généralement peu connue et perçue comme austère, à travers un roman somme toute distrayant.

En fait le suspense n’est pas exactement dans la phase « policière » du récit mais comme déplacé dans les investigations autour de l’estampe imaginaire, et aussi dans la progression de la rêverie d’Hortense…
Oui, c’est cela. J’ai bien posé deux énigmes « classiques » – un meurtre et une disparition d’objet – mais ce sont des leurres. Certes, l’amateur de polar peut s’en tenir à ces énigmes et retirer quelque satisfaction de sa lecture puisqu’elles sont toutes deux résolues à la fin. Mais je tenais à déplacer les rouages de l’investigation sur un autre terrain, beaucoup plus impalpable : celui de l’estampe elle-même, de l’Histoire. Je voulais montrer comment travaille l’esprit, comment on écrit à partir d’associations d’idées ; je voulais aussi offrir une image d’un aspect que revêt parfois mon travail, à savoir ces recherches proches de celles qu’entreprendrait un historien de l’art : certaines estampes demandent en effet que l’on consulte de nombreux ouvrages, que l’on se rende dans les bibliothèques… Quant à ce qui regarde l’Histoire, j’ai donné à ce roman une dimension de fiction historique en y glissant de multiples références à des textes réels mêlées à des documents inventés de toute pièce – pour l’anecdote, je me suis longtemps imprégnée de Montaigne pour pouvoir rédiger des lettres en ancien français qui « sonnent » juste. L’on passe ainsi insensiblement du fictif au réel – tout comme Hortense – et à travers elle, son lent basculement dans le délire c’est, enfin, un roman sur la folie. C’est un parcours psychologique très difficile à mettre en écriture et il m’a semblé que l’appuyer sur cet envahissement de l’esprit d’Hortense par les images était un bon moyen d’y parvenir.

Comment avez-vous construit vos personnages ? 
Mes personnages sont tous peu ou prou le résultat de recombinaisons diverses, à partir de gens réels que j’ai connus, ou côtoyés. Par exemple, Astruc est dérivé du professeur Mortimer [de la bande dessinée d’E. P. Jacobs – NdR] : assez râblé, plutôt sympathique, vêtu de tweed, avec une barbe… comme je voulais en faire un personnage complètement imaginaire, je lui ai adjoint un chien en me référant à un commissaire-priseur que je connais bien et qui, lui, a un chien… la brune Dolorès est une sorte de fusion de deux de mes amies ; l’homme d’affaires, lui, est plutôt un archétype, à qui j’ai prêté des traits que je retrouve chez la plupart des hommes d’affaires que je croise dans ma vie professionnelle. Quant à Félix Boireau, ceux qui sont un peu du métier reconnaîtront tout de suite mon beau-père, qui tient boutique à Saint-Germain-des-Près dans des conditions quasi identiques à celles que je décris dans le roman. Mais je lui ai donné le visage d’un professeur que j’ai réellement connu, que j’appréciais beaucoup et qui s’appelait Boireau – c’est une façon de rendre hommage à cet homme, mort trop jeune d’un cancer. Et je l’ai affublé de charentaises, à l’image d’un libraire tout à fait charmant, que j’ai également bien connu et qui avait sa boutique rue de Clichy. C’est comme ça que les personnages se sont imposés à moi.
Mais j’ai aussi voulu jouer sur les contraires : les deux commissaires-priseurs devaient éprouver de l’inimitié l’un pour l’autre, pour qu’il y ait un certain dynamisme. Et pour les personnages féminins, j’ai repris l’opposition brune / blonde qui est un thème de base de la littérature, la blonde étant du côté de la vertu et la brune du côté du mal – ou, à tout le moins, du trouble : à la blonde Hortense s’oppose la brune Dolorès, une vraie passionaria du féminisme – au point d’en avoir le jugement un peu déformé, ce qui l’amène à fournir une interprétation erronée de l’estampe de Bellange…
Mais ce n’est pas aussi tranché que cela : Mathilde est blonde mais plutôt vénale ; quant à Aimerie, c’est une petite femme sans caractère, on se demande même ce que le duc lui trouve ! mais elle a une espèce de quant-à-soi, de retenue, de discrétion qui manquent absolument aux personnages féminins du monde moderne… comme si elle était un condensé de féminité dans ce qu’elle a de meilleur, sans son côté tapageur – sans doute est-ce pour cela que je lui suis si attachée, et que j’ai eu tant de mal à la quitter… j’ai longtemps vécu avec son ombre ! comme si j’avais, avec elle, atteint quelque chose de vraiment essentiel pour ma propre personne grâce à l’écriture.

<FONTFACE=VERDANA size= »2″>Avez-vous travaillé de façon très méthodique, en établissant des fiches pour chacun des personnages ?
Oui, j’ai procédé méthodiquement ; j’ai commencé par établir une petite liste de personnages – il me fallait des commissaires-priseurs, des personnages féminins, des collectionneurs… etc. Comme j’avais déjà une idée de l’histoire que je voulais raconter, cette liste a été assez vite dressée. C’est ensuite, à l’intérieur de ces catégories, que les recombinaisons se sont opérées ; une fois le personnage posé dans ses grandes lignes, j’ai adjoint des éléments symboliques – les charentaises, par exemple.

Pourquoi avez-vous fait de Fénelon le maître à penser d’Astruc ?
Je ne sais pas vraiment ce qui m’a poussée à m’y référer : ce n’est pas mon auteur de chevet – je n’avais que quelques-unes de ses phrases en tête. Je pense qu’à partir du moment où j’ai voulu caractériser Astruc par une propension à citer des maximes, je me suis mise à chercher parmi les plus classiques de la littérature française ; j’ai lu Fénelon pour m’en imprégner et en tirer les citations que j’ai placées dans le roman. De là, j’ai baptisé le chien Fénelon… il me semble que les choses se sont enchaînées comme ça : c’est comme fil mental qu’on tire, sans avoir prémédité de le faire.

J’imagine que Morsures marque le début d’une véritable activité d’écrivain ?
J’espère ! J’ai d’ailleurs commencé à écrire un second roman – une douzaine de chapitres sont déjà rédigés ; on y retrouve des personnages assez typés, un meurtre, des plongées dans le passé… Ce sera une réflexion poussée sur ce qu’est l’écriture, où l’architecture, les techniques de construction d’un immeuble, l’échafaudage auront une grande importance et vaudront comme métaphore de l’œuvre en train de s’écrire. Il y aura aussi tout un jeu entre l’extérieur et l’intérieur, un peu comme dans La Vie mode d’emploi, de Georges Pérec. Cette façon d’évoquer l’art du roman tout en romançant est très postmoderne ! Mais comme pour Morsures, mon intention reste d’offrir une histoire lisible.
L’écriture m’est devenue indispensable ; la difficulté pour moi est de trouver le temps de m’y adonner… J’espère, à l’avenir, parvenir à un équilibre matériel qui me permette de travailler un peu moins comme expert de façon à pouvoir me ménager davantage de moments où je pourrais me consacrer totalement à l’écriture. Mais je n’envisage pas de renoncer à mon métier, que j’adore et dont je ne pourrais pas me passer.

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 20 octobre 2005.

 
   
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