Pierre Vendel, Viens me retrouver

Polar sentimental et critique sociétale tout à la fois

Je n’ai plus lu depuis longtemps un bon roman captivant, écrit avec autant de talent. Même les grands primés des rentrées m’ont laissé un goût amer en fin de lecture. Les dents serrées, je lisais leurs livres pour ne pas décevoir ceux qui les ont recommandés. Et cette année, au mois de juin, j’ai reçu un roman, le premier roman d’un poète socialement engagé, porteur de mots polymorphiques.
Au premier toucher du livre, je me suis dit que j’aurais à nouveau affaire à un tome d’aventures diaphanes ou à un polar techniquement trop noir, et pour cela effroyable pour moi qui aime la philosophie de la vie, vécue ou donnée à vivre… 

Grande et belle surprise, les premières pages de ce roman m’ont happée et m’ont portée en tourbillon, très haut, telle une tornade. Début tout à fait captivant, ayant des accents parodiques au sujet de la création biblique, tout en illuminant de loin la mise en état et en relief de l’acte d’écriture, de conception, d’incubation livresque. Comme dirait le philosophe Gilles Deleuze : Un créateur, c’est pas un être qui travaille pour le plaisir. Un créateur ne fait que ce dont il a absolument besoin. Oui, Pierre Vendel a eu besoin d’écrire ce livre engagé. Pour ce jeune auteur lorrain, l’écriture est vitale, elle a un substrat politique, sociologique et culturel et se nourrit de son vécu et de ses propres mythologies personnelles, le tout sur un fond d’histoire sociale.
Une trame originale et émouvante nous informe dès les premières pages, minutieusement, qu’on est face à une histoire policière, à un univers flou et labyrinthique, avec comme un seul repère : le fil narratif d’Ariane, fil de sang et de sens qui doit sauver un père et protéger une fille. Un mystère « skazkien » s’y installe, il est arborescent et il nous accapare. Ainsi, nous sommes informés sur le comment et le pourquoi de la création « in nuce » de cette narration métaphorique, à l’allure d’un polar sentimental :
Au commencement de cette histoire, Daniel, un poète d’origine tchèque, eut l’idée d’écrire un roman. Le projet lui trottait dans la tête depuis un moment déjà. Le premier jour, il imagina où et quand pourrait se dérouler l’action. Le lendemain, il créa ses personnages : Camille, ses parents, Maya, Samuel, Victor… et moi ! Le troisième jour, il inventa l’histoire dans laquelle il allait nous faire évoluer ; ainsi naissait notre monde, un monde réaliste qu’il avait construit selon l’image qu’il s’en faisait. Vingt quatre heures plus tard, il tissa des liens entre ses personnages ; c’est de cette façon, entre autre, que je devins l’amant de Camille. Au cinquième jour, il introduisit la notion de suspens au cœur de son récit. A partir de là, nos vies devinrent subitement plus compliquées, les relations entre nous inextricables. Puis le sixième jour, il sema l’orgueil, la vanité et la rancœur dans nos pensées. Daniel relut alors ce qu’il avait écrit et crut que c’était bien. Le lendemain, il se reposa… le surlendemain aussi, ainsi que les jours qui suivirent… et, ne sachant plus comment sortir de cet embrouillamini d’intrigues qu’il avait inventées, il se mit en tête de se débarrasser de Camille…

Une tresse événementielle entre à pas de loup dans le programme créatif de l’écrivain, de celui qui se prépare à imaginer comment faire vivre sur papier ses quelques pensées-personnages, et le destin troublant qu’il leur inflige. Ce roman se passe principalement à Metz, et il s’inscrit, imaginairement, dans la parodie d’une réalité sociale précise (le monde de la sidérurgie, les grèves des ouvriers de la région messine), il est porteur d’un discours critique, voire contestataire et, sur cette réalité politique, donc sociale, porteur d’une vision « noire » de la société industrielle d’aujourd’hui et de ses potentats maffieux.
Roman policier, narration – détective, histoire énigme, roman épistolaire, roman d’enquête, roman suspense, roman des retrouvailles entre une fille, échappée à un attentat, et un père, qui se cache de ses ennemis, en se refugiant d’un pays à l’autre selon le trajet d’Ulysse et qui par la voix de l’Auteur se fixe ses propres frontières chiffrées. Un style très personnel, imprégné de réalité sociétale, cynisme, humour noir et beaucoup de poésie de bon goût. Tout y est pour ouvrir l’appétit du lecteur : inégalités sociales, révoltes, réseaux de corruption, toute-puissance de l’argent, trahisons, amours perdus, délits, vengeances, gangstérisme industriel, investigations, traques politiques, revanches, attentas, utilisation ostensible de la violence, déchirures … :
Je ne pouvais pas ! Je ne voulais pas ! Il aurait fallu que j’entre dans la chambre de Camille et que je l’assassine ! Il était resté longtemps assis sur sa chaise, l’œil cherchant dans le vide les mots qui ne sont jamais venus. Puis il s’est levé et s’est collé à la fenêtre. On vivait décidément une drôle d’époque : d’un côté du carreau, il y avait cette fille, celle qui peut-être était son enfant et qui traçait sur le bitume un quadrillage auquel il ne comprenait rien ; de l’autre, il y avait moi et ma terrible mission, qui restais planté là, et qui priais pour que le quadrillage de craie le ramène à de meilleurs sentiments. Camille l’encombrait, il ne l’avait jamais réellement bien sentie. Née d’un père sidérurgiste et d’une mère d’origine italienne, elle avait grandi dans les rues étriquées d’un petit village de la région messine, dans la maison de ses grands-parents. Elle et lui n’avaient jusque-là entretenu qu’une relation de nécessité. Un beau matin, il avait ressenti cet étrange besoin, celui d’avoir une femme à ses côtés…

Un récit rationnel mais en même temps sentimental dont le fil rouge, le ressort dramatique, est une cavalcade criminelle pour éliminer les témoins d’un meurtre commis nonchalamment à la sortie d’une boîte de nuit : La fusillade de la veille occupait toujours la première page des journaux. » Pierre Vendel a la qualité d’embellir la notion de roman policier. Il lui donne une dimension humaine. A part les meurtres qui y font recette et perturbent l’ordre moral, humain et social de cette collectivité livresque, à part la crise existentielle que l’auteur invente pour ses actants, d’après des modèles peut-être réels, inspirés par la vie de tous les jours, il y a au-delà de cette fiction-action comme telle, beaucoup d’émotion, beaucoup de moments d’apaisement, de respiration lyrique et de philosophie vivable, compensant l’enchaînement de menaces et exécutions.
Et il y a surtout les lettres d’amour d’un brave père pour une fille qu’il ne peut plus revoir, et la tristesse et le désespoir d’un enfant qui, tout en perdant ses parents, se voit seule et désemparée sur le chemin de son sort. La mort est la toile de fond de ce roman policier, elle se glisse successivement ou conjointement dans l’étoffe de ses plusieurs personnages centraux : les victimes (objets de la crise), l’enquêteur (chargé d’en venir à bout), les coupables (à l’origine de la crise puis, une fois identifiés, à sa fin).
Viens me retrouver, le roman d’un professeur de français originaire de Talange (Lorraine), avec ce titre subversif, oscille entre l’amour et la mort, mettant en scène frissons, révélations, manques, douleurs, pertes et victoires d’une âme créatrice (l’écrivain) et de ses créations – complétudes (appelées « personnages », soit les différents âges et rages de l’auteur).
C’est un roman que je recommande vivement à nos lecteurs, un livre bon et beau, qui cultive en quelque sorte des rapports avec la tragédie grecque (il faut le lire, pour savoir pourquoi).

Rodica Draghincescu

   
 

Pierre Vendel, Viens me retrouver, Le chasseur abstrait éditeur, 228 p. – 20,00 Euros

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