Entretien 2 avec Hugo Marsan (Les jours heureux/La gare des faux départs)

Suite de notre entretien avec Hugo Marsan…

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Quand vous commencez à écrire, savez-vous à l’avance si ce sera un roman ou une nouvelle ?
Hugo Marsan :

Oui, très nettement. Jamais une nouvelle n’est devenue un roman, et jamais un roman ne s’est réduit à une nouvelle. Et puis je suis aussi tributaire du temps dont je dispose pour écrire. Je ne peux travailler que chez moi, en état d’isolement total, dans le silence, coupé du monde extérieur… Et comme j’aime travailler dans la continuité, sans interruption, je ne peux entamer la rédaction d’un roman – qui me demande, en général, au moins six mois – qu’à la condition d’être certain de n’avoir pas à me déplacer pendant ce temps-là. Je ne peux pas travailler huit jours, m’arrêter, reprendre… sinon je perds mes personnages. Il en va différemment pour les nouvelles : je ne suis pas davantage capable de les écrire hors de ma bulle, mais je peux les traiter en beaucoup moins de temps ; huit jours peuvent suffire pour écrire le premier jet.

Quand vous publiez un recueil de nouvelles, a-t-il été pensé comme un recueil ?
En principe, non. À l’exception de Monsieur désire, un recueil écrit à la demande des éditions Zulma, qui voulaient que j’inaugure leur collection érotique. Je leur ai répondu qu’il était impossible d’écrire un roman érotique qui ne serait pas artificiel et que produire un de ces texte factices, déjà lus mille fois et qui se résument à une succession de scènes convenues ne m’intéressait pas. En revanche, je leur ai proposé un recueil de nouvelles nourries de mes fantasmes – je trouve que le fantasme s’accommode très bien de la forme courte. Et ces nouvelles avaient en commun de devoir susciter un sursaut érotique chez le lecteur. Mais en règle générale, les recueils que je publie sont constitués de textes épars.

Votre recueil Place du bonheur vous a valu en 2002 le prix Renaissance de la nouvelle ;cette récompense a-telle amené beaucoup de changements pour vous ?
Ce prix a été une surprise : je ne connaissais pas du tout son existence avant que Serge Cabrol, d’Encres vagabondes, me suggère de présenter Place du Bonheur. J’ai moi-même envoyé les exemplaires demandés, puis j’ai oublié… et quand on m’a annoncé que j’étais lauréat, la surprise a été d’autant plus grande que je n’avais encore jamais eu aucun prix. Quant aux changements que cela a entraînés, ils ont été minimes : mon éditrice a fait sortir le livre en format poche – et c’est tout !

Êtes-vous vous-même juré pour des prix littéraires ?
Je l’ai été mais je ne le suis plus. J’ai participé il y a quelques années à la création du Prix des radios libres, et j’ai aussi été juré pour un Prix du journal intime, qui a duré quatre ans. Aujourd’hui je ne prends part à aucune délibération – je vis très retiré. J’ai une conscience très aiguë de la brièveté de la vie, mais je fais aussi très attention à ne pas tricher ; je tâche donc d’avoir une vie privée et des rapports humains de très grande qualité à côté de mon travail d’écrivain. En conséquence de quoi je m’éloigne le plus possible des mondanités, de tout ce fatras de façades et d’apparences… Et me tenant à l’écart, je suis beaucoup moins sollicité qu’auparavant. Mais j’ai toujours un point d’ancrage extérieur : la Société des gens de lettres – où l’on m’a beaucoup surpris, soit dit en passant, en me demandant d’être membre du Comité…

Place du Bonheur était-il votre premier recueil ?
Non, j’avais publié, longtemps auparavant, Saint-Pierre des corps, du nom de la gare de Tours. J’y passais souvent à l’époque, et ce nom m’avait fasciné. Les nouvelles de ce recueil étaient centrées sur mes préoccupations du moment : le corps, le désir, les amours… ensuite j’ai écrit Monsieur désire, puis Troisième sous-sol – un livre dont on parle peu désormais et qui n’est pas un recueil mais une nouvelle assez longue, publiée dans une collection des éditions du Rocher qui accueillait les textes de ce type. Je trouvais cette forme d’écriture très intéressante. J’ai donc tout de suite accepté de leur donner un texte quand ils m’ont sollicité lors de la création de la collection – d’autant que j’avais alors à ma disposition une idée que je ne sentais pas adaptée au développement romanesque, mais qui exigeait plus d’ampleur que n’en permet la nouvelle. Et cette collection était exactement ce qu’il fallait pour que mon idée puisse devenir un livre. Place du Bonheur est venu après.
J’aime beaucoup la nouvelle ; à mes yeux, c’est la quintessence de la création littéraire : la nouvelle ne souffre pas la moindre erreur, tout doit y être impeccable – c’est une sorte de petit joyau parfait…

Revenons un peu, si vous le voulez bien, au processus créatif qui guide votre plume ; vous disiez que vous aviez des carnets remplis d’idées de romans ou de nouvelles…quel en est le point de départ ? Une phrase ? Une image ?
Non, rien de tout cela ; ce sont des situations, des scènes qui me viennent à l’esprit et que je visualise. Par exemple : « Un homme rencontre une femme. Tensions. » Certains auteurs disent ne rien « voir », et être guidés par la phrase. Moi, non : je vois des personnages dans des situations particulières – je les vois réellement ; ils sont là. Mais quand j’ai écrit ma pièce de théâtre, je n’ai pas vu les personnages, je les ai entendus – et ça représente un changement énorme.

C’est le fait d’avoir entendu au lieu de voir qui vous a conduit à opter pour la forme théâtrale ?
Je pense surtout que ce désir d’écrire une pièce de théâtre était en moi depuis longtemps. Et puis un jour, j’ai rencontré, alors que je ne m’y attendais pas du tout, le comédien William Della Rocca, que j’avais connu vingt ans auparavant. Il songeait à abandonner le théâtre… Nous avons dîné ensemble, et je lui ai dit : « je vais t’écrire une pièce de théâtre. » Cette rencontre a été un catalyseur ; dans un premier temps, ce devait être un monologue pour lui. Mais en travaillant, je me suis aperçu que cette forme ne convenait pas du tout au projet que j’avais, qu’elle m’obligeait à recourir à des artifices – un téléphone par exemple – et j’ai préféré introduire un second personnage. C’est devenu la pièce que vous avez entendue. Bien que je sois persuadé que l’écriture réponde à une nécessité, je dois dire que cette pièce n’aurait jamais vu le jour si William ne m’avait pas constamment demandé où j’en étais de mon travail ! Je vous ai déjà dit combien j’étais flemmard… Et pourtant, je trouve un réel épanouissement dans le fait d’écrire ; j’éprouve en écrivant une exaltation particulière, qui m’est indispensable. Une exaltation qui vaut bien de surmonter toutes les difficultés que rencontrent aujourd’hui les gens qui écrivent, tous les aléas qui entourent la publication d’un livre… 

Et ces difficultés participent de la jouissance qu’il y a à écrire…
Oui, tout comme celles que me posent mes textes pendant que je les écrits, que j’élabore mes mises en scène. En fait de jouissance, je dirais plutôt qu’il s’agit de trouver une solution à un problème. Ça se pose en ces termes : j’ai quelque chose à dire, et il me faut trouver les moyens de l’exprimer. Cette préoccupation devient primordiale et rend secondaires d’autres choses qui auparavant paraissaient essentielles. L’écriture organise la vie. Et en cela, je considère que l’écriture m’a sauvé.

En fait la jouissance n’est pas dans la difficulté en elle-même mais dans la joie que l’on éprouve d’avoir enfin trouvé ce moyen de dire…
Oui, c’est tout à fait ça. Par exemple, lorsqu’au cours d’une journée de travail je me trouve confronté à un problème d’écriture insoluble, et que je me réveille le lendemain en me disant « Tiens, j’ai trouvé la solution », c’est vraiment très agréable !

Vous disiez que vous voyiez les personnages qui allaient être les protagonistes de vos récits. Quels rapports entretenez-vous avec eux ?
Quand je dis que je crée des personnages, il est évident que ces personnages me rattrapent. Ma réussite, c’est de dire : « Dans ce roman – par exemple dans Véréna et les hommes il y a une jeune femme, Judith, d’environ 35 ans, qui apparemment n’a rien à voir avec moi sinon avec l’idée que je me fais d’une femme d’aujourd’hui, à la fois libre, et engluée dans ce sentimentalisme ; il y a aussi un personnage de photographe qui n’est pas moi mais qui représente peut-être ce que j’aurais aimé être c’est-à-dire un très beau garçon, très séduisant… etc. il y a aussi un jeune autiste de 20 ans, Jérémie – lui non plus n’a rien à voir avec moi. »
Mais quand j’ai terminé, je me rends compte des liens qu’il y a entre mon moi secret et mes personnages. C’est-à-dire qu’il y a un personnage qui me représenterait – qui serait un certain aspect de moi – et puis il y a un autre personnage qui serait un autre aspect de moi. Ça se passe ainsi dans Véréna et les hommes, et dans La Gare des faux départs. Le roman permet d’aller au-delà de soi-même, parce que dans la vie on choisit toujours ; on est obligé de choisir une seule identité. Je ne peux pas tout faire donc je suis obligé de ne faire que certaines choses. Et il m’en manque des choses ! je ne suis pas tout ce que je voudrais être, je ne suis qu’une partie de moi – et les personnages de roman permettent de faire éclater tout ça, de rendre réelles des virtualités. Par exemple, Véréna est un travesti, un homme qui se vit en femme – alors très certainement, cela représente une de mes aspirations, mais une aspiration que je ne réaliserai jamais, et le roman me permet de lui donner une identité, un corps, un destin… et ça c’est passionnant. Donc tous mes personnages actualisent une des ces virtualités que j’ai en moi, mais il y a toujours un des personnages qui est très près de moi, qui est une sorte de double épuré… cohérent – c’est celui qui pense, qui parle de la solitude, de la mort… etc.

Quand vous travaillez, est-ce qu’il s’établit un dialogue entre vos personnages et vous ? Est-ce que vous vivez avec eux ?
Oui, je vis avec eux parce qu’on ne peut pas écrire un roman si on ne vit pas avec ses personnages. Dès que j’ouvre mon ordinateur mes personnages arrivent ; il sont là, dans leur décor. Mais c’est entre eux qu’ils dialoguent… Après coup, je me rends compte qu’ils ont ramené à la surface des choses qui me préoccupent. Des fantasmes notamment, parfois très complexes… Par exemple cette impression que j’ai toujours eue que ma mère n’avait pas eu la vie qu’elle aurait dû avoir, que le destin l’avait sacrifiée – en fait je n’en sais rien, peut-être qu’elle était très heureuse. D’où la présence récurrente, dans mes textes, de personnages qui se sortent de situations difficiles à vivre.

Et une fois que votre roman est écrit, ou votre nouvelle, comment se passe la séparation d’avec vos personnages ?
Très simplement : c’est terminé ! Tout ce qui se joue entre eux et moi tient pendant le temps où j’écris : la relation s’arrête avec le point final du texte. Elle s’interrompt vraiment ; c’est-à-dire que ce qui se passe après la sortie du livre – articles de presse, interviews, petits événements à droite à gauche – ne la continue pas. 
J’éprouve un immense plaisir à faire des livres, à vivre dans l’imaginaire et le rêve, mais je n’ai pas une si haute opinion que cela de mon travail d’écrivain ! D’ailleurs, le jour où mon éditeur me refusera un livre, j’arrêterai.

Voilà qui n’est pas encore d’actualité ! J’allais justement vous demander quels étaient vos projets littéraires en ce moment…
Pour l’heure, je suis en train de réécrire ma pièce de théâtre, d’en réajuster certains points. L’avoir entendue lors de la lecture à l’hôtel de Massa m’a fait prendre conscience de plusieurs choses – des choses que je n’avais pas perçues auparavant, alors que je l’avais lue et relue, corrigée, remaniée avec les comédiens pendant des jours et des jours. Mais c’était du travail, et lors de la lecture, c’est l’émotion qui a jailli. J’ai été profondément troublé, au bord des larmes, parce que j’ai réalisé que j’avais été suffisamment loin dans ce texte pour atteindre un large public et dépasser une dimension trop personnelle. J’avais atteint ce point où la situation particulière mise en scène – l’amour qui lie un homme d’âge mûr à un tout jeune homme – devient anecdotique et où ne s’entend plus que le cri, le désespoir. C’est le travail d’écriture qui permet d’atteindre cela….
Je projette aussi d’écrire un recueil de nouvelles – j’ai sept récits en tête, tout prêts bien qu’il n’y ait pas encore le moindre mot jeté sur le papier ! Le recueil aura pour fil conducteur une station thermale, et chaque histoire se terminera par un crime – impuni, bien sûr…

Avez-vous déjà écrit des histoires policières ?
Non, mais il y a toujours un « moment policier » dans mes romans.

D’ailleurs, si vous n’aimez pas que le crime soit puni, ce n’est pas très bon pour un polar, car le principe de base, c’est tout de même que le coupable soit identifié et puni…
C’est bien pour ça que je n’en écris pas ! et puis le polar, c’est très conventionnel – or, je n’aime pas les catégories trop fermées. Mais surtout, le polar relève d’un type d’écriture qui n’est pas le mien…

Il y a tout de même des polars qui sortent des conventions ?
Oui, il y a des auteurs de polar qui sont de vrais écrivains – Patricia Highsmith, par exemple. Mais elle n’a pas vraiment l’étiquette d’un auteur de polar… Cela étant, j’adore glisser des éléments policiers dans mes récits…

Bibliographie

ROMANS
Véréna et les hommes
(Mercure de France, 2004)
La Gare des faux départs (Mercure de France, 2002)
Le Désir fantôme (Mercure de France, 2001)
Les Absents (Mercure de France, 1995)
Le Corps du soldat (Verdier, 1993)
Le Balcon d’Angelo (Verdier, 1992)
La troisième femme (Belfond, 1986)

NOUVELLES
Place du Bonheur
(Mercure de France, 2002 – Gallimard « Folio » 2001)
Monsieur désire (Zulma, 1998)
Troisième sous-sol (éditions du Rocher, 1997)
Saint-Pierre des corps (éditions Persona)

ESSAIS
La Vie blessée (Maren Sell, 1994)
Un homme un homme (Autrement, 1983)

Cet article ne serait pas complet sans une invitation à aller visiter le très beau site d’Hugo Marsan

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 11 juillet 2005 au domicile de l’auteur.

 
   
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