Philippe Delerm, Je vais encore passer pour un vieux con, Et autres petites phrases qui en disent long

Une jouissive relecture des travers quotidiens de chacun

Depuis La première Gorgée de bière, Delerm campe non sans nonchalance dans la pose/posture de l’épicurien-réac de service, celui magnifiquement incarné par George Sanders dans l’adaptation du Portrait de Dorian Gray par Albert Lewin ; vous savez le donneur de leçon qui affirme, un rien cynique, qu’il ne donne pas de leçon.

Alors, évidemment,   le seul titre ici peut légitimement inquiéter le lecteur, traqueur à ses heures de filons éditoriaux éventés, un lecteur tenté de répondre d’emblée à l’auteur :  « ça y est il remet ça ! » Balayons ce soupçon, une fois formulées nos méchantes remarques. Delerm, qui est bien plutôt un nostalgique indécrottable de l’enfance (ce pays aux sensations premières presque perdues), ne boit pas de cette petite bière-là et c’est plutôt ici à une jouissive relecture des travers quotidiens de chacun qu’il s’adonne. L’auteur n’est plus en effet dans ces pages dans le retrait du stylite, cet ermite anachorète d’antan, auquel confinaient ses derniers textes mais davantage dans l’attitude, caustique et prudente à la fois – cela ne signifie pas forcément « réactionnaire » –,  de celui qui observe, en philosophe madré, ses contemporains pour épingler, en miroir de soi,  leurs petites trahisons quotidiennes.
Que ce soit dans les commentaires sportifs, dans le délicat exercice de la formulation des condoléances ou l’observation critique des moeurs des jeunes gens desoeuvrés,  le poids des mots – ne suffit-il pas d’un seul vocable, mal à propos ou trop elliptique,  pour faire vaciller l’être entier ? – est soudain mis en exergue avec justesse et sobriété (voir les extraits ci-dessous). Sans effets de manches excessifs, ce mal qui pourrit la littérature contemporaine.

Et voilà que notre écrivain des petits riens qui sont parfois de grandes choses  traverse le miroir pour nous montrer, sans crier gare, entre romance et poésie, ce que nous sommes : un petit peu plus que des moins que rien.  Par les temps qui courent (à défaut d’autres activités), cela pourrait bien valoir son pesant d’or.

frederic grolleau

Philippe Delerm, Je vais encore passer pour un vieux con, Et autres petites phrases qui en disent long, Éditions du Seuil, septembre 2012, 144 p. – 14,50 €

Extraits
 
Je vais passer pour un vieux con

 Dans la liste des précautions oratoires, celle-ci occupe une place à part. Elle n’a pas l’aspect cauteleux, gourmé, en demi-teinte de ses congénères. Elle souhaite jouer la surprise par sa forme, une vulgarité appuyée qui aurait pour mission de gommer à l’avance le pire des soupçons : une pensée réactionnaire. L’interlocuteur ne doit pas se récrier avant la remarque promise. Mais une petite réticence aux commissures des lèvres signifiant « Toi, passer pour un vieux con ! ? » semble bienvenue. Elle était espérée.

Le propos qui suit peut toucher à l’éducation des enfants, la manière de faire des cadeaux, les principes de politesse, le comportement à table, la montée et la descente dans le wagon des usagers du métro. Mais il y aura de toute manière référence à un passé jugé préférable. Dans le non-dit passe pourtant une référence sous-entendue à une expérience quasi libertaire – oui, c’est moi qui dis ça, et pourtant tu connais mes opinions, je n’étais pas le dernier à vouloir du nouveau en mai 68. C’est peut-être alors qu’il eût été opportun de jeter dans la foulée une réflexion passéiste presque séduisante, qui serait venue délicieusement à contre- courant, en parenthèse juste vouée à cautionner une intégrité intellectuelle supérieure.

Car oui, à vingt-cinq ou trente ans, avec la séduction physique, l’écharpe au vent, la chevelure folle, on peut tenter de donner un petit coup de canif dans le politiquement correct, et même envisager de provoquer la concession, voire l’assentiment. Après, cela devient plus périlleux, et bientôt suicidaire. La seule habitude de faire précéder ses réflexions d’une précaution oratoire a déjà quelque chose de rédhibitoire. Inutile de révéler soi-même en sus le prix sur l’étiquette. On passera pour un vieux con.

 Vous n’avez aucun nouveau message

 Le téléphone cellulaire a changé notre façon d’attendre et de nous inquiéter. Il a bouleversé la poésie des gares, transformé l’essence des quais où nous ne connaissons plus cette bouffée de recherche anxiogène, à la descente des voyageurs, à peu près certains que si celui, celle que nous espérons avait eu un problème, nous en aurions été avertis.

Mais la technologie n’a que le pouvoir de transposer les gammes de l’émotivité, pas celui de les éradiquer. Désormais, c’est sur le silence du téléphone portable que s’est cristallisée la douleur d’espérer, quand quelqu’un ou ce que nous attendons qu’il nous dise nous manque.

Pas de sonnerie familière, aucun signe sur l’écran vide. Et comme il nous faut toujours des mots pour confirmer nos états d’âme, le tapotage fébrile du 888 nous apporte bientôt la neutralité crispante de cette voix féminine : « vous n’avez aucun nouveau message ».

Il nous faut un peu de mauvaise foi pour trouver que cette formulation est particulièrement cruelle. En quoi la présence de messages envahissants qui ne seraient pas celui que nous attendons nous mettrait-elle du baume au cœur ?

Pourtant, la formulation négative de la phrase, et surtout la succession des trois mots aucun- nouveau-message est plus que glaciale. Elle semble dépasser son apparente objectivité, et manifester dans son excès de retenue une volonté sournoise de nous faire souffrir.

Message. Le mot est fort, porteur d’une humanité presque romantique. L’absence de message renvoie par contraste à la sécheresse clinique de notre situation expectante. Nouveau. Oui, c’est du nouveau que nous attendons, du nouveau que nous voulons expurger de cette boîte diabolique qui nous jette impudemment aux oreilles son refus de créer un autre présent, la seule chose que nous attendons d’elle.

Et puis aucun, surtout. Aucun nouveau message. Pas la moindre miette de communication qui daignerait glisser vers votre misérable personne. À quoi bon vous acharner ? Vous n’êtes pas plus fort que le silence, et puisque vous tenez à ce qu’on vous le dise avec des mots, vous n’avez aucun nouveau message.

© Éditions du Seuil

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