Helen Dunmore, Les petits avions de Mandelstam

Mais pourquoi diable avoir mêlé Mandelstam à ce mélo à l’eau de rose ?

Mais pourquoi diable avoir mêlé Mandelstam à cette histoire ? Allez savoir ! Peut-être est-il question de lui dans le bouquin, peut-être l’auteur va-t-elle parler de ses souffrances en URSS ou de son poème sur les avions ? Mais non, c’est juste une histoire à l’eau de rose, bien que quelque part il soit effectivement question d’avion, et d’URSS. D’ailleurs, elle a ça d’intéressant, cette histoire, c’est qu’elle est « évoluée » qu’elle est « écrite » comme on dit dans le jargon : en gros, de longues phrases entre d’autres plus courtes, un peu de monologue intérieur, du dialogue maîtrisé depuis des années qu’on écrit les mêmes bouquins, suffisent à imprégner un rythme. Ce n’est pas de Marc Lévy dont on parle, mais bien d’Helen Dunmore. Déjà, en regardant la couverture (une photo floue), on éprouve une légère appréhension : une petite fille de 4, 5 ans, habillée d’une petite robe rouge, court sur un tapis de feuilles mortes. C’est beau les gamins ! Ils courent comme ça, insouciants, étrangers au monde sans compassion, sans amour, sans gentillesse des grandes personnes. Alors, cours gamin, cours tant qu’il est encore temps ! Cours loin de ce livre ! Mais attention en traversant la route, hein,…

Il est faux de dire que lire un mauvais roman « c’est long ». Par exemple, on peut lire Le Chasseur zéro de Pascal Roze (Prix Goncourt 1996) en deux jours, et pourtant c’est vraiment très mauvais. On pourrait trouver mille raisons à cela : c’est parce que l’histoire, parce que le style, c’est parce que ceci ou cela, un personnage encore… Souvent, convenons-en, c’est une question de sensations, de feeling diraient certains, quantifiables en termes de plaisir de lecture. Comment établir un rapport logique entre l’histoire du bouquin et le plaisir qu’éprouve notre esprit à la lire ? Précisément une réponse s’ébauche dans cet espace, situé entre notre vécu et ceux des personnages ; dans les romans à l’eau de rose c’est comme ça, il faut créer l’identification. Alors, il faut bien avouer qu’on se sent parfois seul au milieu des pages de ce bouquin, comme une évidence d’ailleurs. On lit lentement sans trop prêter attention à ce dont il est question : un allaitement, une mort de petite fille, un abandon à la naissance ou un dialogue amoureux, passons, ce serait trop long.

Grosso modo, une femme, Rebecca, est abandonnée à sa naissance dans une boîte à chaussures par une mère avec un pull-over, je crois, mais c’est sans importance de toute façon. On pourrait se moquer, dire pourquoi on précise qu’il s’agit d’une femme. On ne le fera pas mais encore une fois ici, la femme combat l’adversité, elle fait face aux soucis, seule contre la terre entière, choses dont les hommes sont incapables, leurs préoccupations se limitant à lire un torchon journalistique, aller aux putes, regarder du foot à la télé quand ils sont ouvriers ou porter des lunettes, écrire des poèmes que personne ne lit ou encore se faire casser la gueule par des types plus costauds et bêtes quand ils sont intellos. Rebecca va être retrouvée dans une cour d’immeuble devant l’entrée de service d’un restaurant. Elle sera récupérée, évidemment, et élevée par une grosse dame et un monsieur bienveillants, couple auquel le restaurant appartient. Plus tard, à l’âge adulte, Rebecca décide de fonder un foyer avec Adam, la quarantaine, beau gosse (bien qu’avant elle ait eu un choix cornélien à faire), pour se doter d’un passé, d’un présent, d’un futur, bref, le truc habituel dans ce genre de chose littéraire. Voilà…

Mais, patatras ! Le destin frappe durement. Transmigré dans une voiture, il fauche la petite Ruby, âgée d’à peine 5 ans et fruit d’une union pourtant pleine de promesses. Une épreuve insurmontable pour Rebecca. Elle quitte Adam avec qui elle a conçu l’enfant et se lance dans d’autres aventures, dans d’autres rencontres : ainsi débute le calvaire. Est-il nécessaire de vous en révéler plus ? Vous pourriez avoir envie de le lire… Néanmoins, soyez assuré qu’à partir de là vous trouverez pêle-mêle : de l’handicapé, du liquide lacrymal, du suicidé, du vieux près de la grande sortie, du malheur, mais aussi de belles histoires d’amour, de belles histoires comme on les aime, mais encore des trapézistes, la seconde femme de Staline et tout un tas de choses passionnantes, notamment un roman. Oui, tout à fait, un roman, le seul de ce bouquin si l’on peut dire. En fait, si vous avez suivi, avec la mort de la petite Ruby, c’est l’histoire de Rebecca qui a disparu. Alors, son prétendant, plus ou moins écrivain, un ami de son mari (cf « choix cornélien »), lui écrit une histoire qui saura trouver son chemin jusqu’au plus profond de son coeur d’héroïne, et qui saura reconstruire dans le lien indéfectible de l’écrit une famille jusque-là détruite.

Mandelstam a composé un poème dans lequel il décrit comment le travail était pensé en URSS, ça figure rapidement dans le bouquin. Un avion, en plein ciel, engendrait un autre avion… etc. Alors, une histoire en engendre une autre, puis une autre… etc. Vous comprenez, maintenant, pourquoi la mère, pourquoi la fille, les trapézistes, l’avion, tout ça…

m. clément

   
 

Helen Dunmore, Les petits avions de Mandelstam (traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier), Belfond coll. « Les étrangères », avril 2005, 329 p. – 19,00 €.

 
     
 
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