Alexandre Jardin, Des gens très bien

A. Jardin aux oubliettes de l’Histoire

Publier un tel livre, écrire un tel livre, est-ce un acte subversif, un manifeste anarchiste ? Eh non ! Nous ne sommes plus au début du siècle dernier – le XXe – l’époque où André Gide disait : « Famille, je vous hais !« . Non ce texte s’inscrit dans l’air du temps. Et il est vicié, l’air du temps. L’atmosphère est pesante. « Ils sont lourds, remarquait Céline, si lourds… » Vous savez Céline, l’auteur du Voyage, celui que Frédéric Mitterrand a rayé des listes de commémoration officielle de 2011. Le ministre de la (sous) culture, l’ami de Ben Ali, le Franco-tunisien, l’archétype de la morale de midinette, devrait remplacer Céline par Alexandre Jardin, lui n’est pas un méchant comme Ferdinand ; le moralisme suinte de sa plume fielleuse, mais qui penche du bon côté. L’encre est sympathique, mais je dois avouer que son auteur, le gentil Jardin, ne l’est pas à mes yeux.

Son livre est rempli à ras bord de repentance et de haine de soi. Il bat sa coulpe sur le dos de son grand-père et de son père. Ce dernier est coupable de ne pas avoir dénoncé son géniteur, le directeur de cabinet de Pierre Laval, celui à qui on a fait un lavage d’estomac pour pouvoir le fusiller à l’aise. Pour l’auteur du libelle, le grand-père indigne a participé à l’organisation de la rafle du Vel’ d’Hiv’ en juillet 1942.
Il n’apporte aucune preuve, aucun document mais on attend déjà le prochain opus où le gentil Alexandre nous apprendra que pépé a organisé la Solution finale.

Trêve de plaisanterie. L’ouvrage n’a aucune légitimité sur le plan scientifique. Bien sûr, Jardin a lu J.P. Axema et R. Paxton, mais cela n’en fait pas un expert de l’histoire de Vichy qui est beaucoup plus complexe que la vision manichéenne, en noir et blanc, qui sourd de ces petits chapitres.

Je me permets de lui conseiller la lecture des mémoires d’Annie Kriegel, la grande historienne qui fut, encore adolescente, une résistante, juive et communiste, et qui s’engagea dans la lutte contre l’occupant, dès 1942, à 16 ans. Et bien, en 1991, elle écrit : « Dussè-je me tenir moi-même pour insensée, je me demande parfois si, contrairement à l’idée commune, la part du sacrifice dans la politique et la conduite du maréchal Pétain n’ont pas eu des effets plus certains et positifs sur le statut des juifs que sur le destin de la France. »
Elle ajoute, cette professionnelle, ce grand professeur – et qui a par ailleurs vécu cette période troublée – : « il me paraît peu douteux que Vichy […] ait été, dans l’année la plus dramatique, cruciale, l’année 1942, un point d’appui qui s’est plutôt ajouté au point d’appui majeur qu’était au quotidien la société civile. » (Ce que j’ai cru comprendre, Robert Laffont, 1991)

 

 

 

 

Sur le plan de l’analyse historique, le livre d’Alexandre Jardin, ne fait que répéter la vulgate dominante, assez éloignée de la complexité du travail de l’historien. Mais il y a plus grave.
On peut s’interroger sur le fait de savoir si l’auteur ne tente pas, par la publication de ce vilain volume, de se refaire, au détriment de sa famille – déjà beaucoup utilisée dans certains de ces anciens livres – une virginité d’écrivain.
En effet, ce masochiste avoue carrément dans son ouvrage que la plupart des romans qu’il a jusqu’à aujourd’hui commis sont des bluettes sentimentales sans grand intérêt. Ah qu’il aime se repentir ! Qu’il adore se flageller notre Alexandre. Mais maintenant il devient, avec ce livre sérieux, joyau de la doxa contemporaine, une conscience de notre temps. Un nouveau Marek Halter – au pire – ou – au mieux peut-être – un BHL au col dégrafé.

Qu’il médite ces phrases magnifiques de Saint-Exupéry : « Puisque je suis l’un d’eux, je ne renierai jamais les miens quoi qu’ils fassent. Je ne parlerai jamais contre eux devant autrui. S’il est possible de prendre leur défense, je les défendrai. S’ils sont couverts de honte, j’enfermerai cette honte dans mon cœur et je me tairai. Quoi que je pense alors d’eux, je ne servirai jamais de témoin à charge. »

Oui, mais voilà, il faut bien relancer une carrière littéraire quelque peu compromise.
Et alors – et c’est là un point commun entre Alexandre et Jean – on se place du bon côté du manche, on s’affirme au cœur du conformisme ambiant, de ceux qui font l’opinion, dans l’armée de l’empire du Bien, selon l’heureuse expression du regretté Philippe Muray.

Didier Graz

   
 

Alexandre Jardin, Des gens très bien, Grasset, janvier 2011, 304 p.- 18,00 €

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