Hubert Haddad, Le Camp du bandit mauresque

Un récit d’enfance qui bouleverse moins par ce qu’il évoque que par son écriture singulière et fascinante

Note liminaire
Parce qu’une chronique vise à rendre justice à un livre, elle doit demeurer claire, avec ce que cela implique de concision – et d’omissions. Il m’aura donc fallu tailler à mots raccourcis dans tout ce qu’a suscité en moi la lecture du Camp du bandit mauresque. Et comme chaque fois qu’il y a des choix à faire, une part d’erreur s’attache nécessairement à ces derniers.
Je ne dis rien ou presque de sa richesse symbolique ni de ce qu’appelle la représentation de la fratrie, de la mère ou du père qui s’y lit ; je n’aborde pas même la question de ce qu’un « récit d’enfance » implique, au sein d’une démarche littéraire, de distance entre le vécu et le raconté par où peut se glisser le travail d’élaboration de l’écrivain… Sans compter que, trop peu familière de l’œuvre d’Hubert Haddad – dans laquelle je n’ai commencé à m’aventurer que très récemment à l’occasion de la réédition de
La Cène – je n’ai pas été en mesure de déceler comment il montre, dans ce récit, la manière dont les quelque six années qu’il couvre vont fonder sa création future. Que l’auteur me pardonne ces lacunes : j’espère, malgré elles, n’avoir pas trop desservi son texte…

Il est des livres faciles : de ceux qui émeuvent d’emblée le chaland par leur seul sujet – les désamours en tout genre, une mère en deuil de son enfant, les misères et les violences de la vie… – au point que l’on ne regarde pas même l’écriture. Transposer en récit sa propre enfance pourrait suffire à faire basculer une œuvre dans ce camp des livres faciles – l’enfance d’autrui toujours nous touche par quelque abord : d’une façon ou d’une autre elle nous renvoie à la nôtre, qu’elle ait été heureuse ou malheureuse, morne ou bien flamboyante. Parce que l’enfance demeure une référence clef dans le cœur de chacun ; on la sait fondatrice de ses peurs, de ses fantasmes, de ses obsessions ou de ses désirs. Mais surtout, son évocation, son souvenir – déformé ou non – rappelle, sans complaisance, que l’on est promis à l’érosion puis à la finitude.
Le Camp du bandit mauresque est un « récit d’enfance » et ce n’est pas cela qui rend ce livre bouleversant. Il émeut par sa substance littéraire – ce sont les mots qui le tissent, leur agencement parfois si singulier qui fascinent : il est rare qu’un texte, en dehors du cadre restreint de la poésie, chavire autant par sa seule littérarité tout en « racontant quelque chose ». La quatrième de couverture prouve qu’il est possible de ramener le texte à une dimension purement narrative : il y a une matière que l’on peut résumer, décrire en quelques phrases. Mais c’est le réduire à son aspect rassurant et connu, à ce qu’il a d’identifiable – c’est donner l’illusion qu’il est apprivoisé.

Oui, « le Paris des années cinquante » est bien présent, avec sa galerie de personnages, les scènes de rues, les descriptions de vieux quartiers, de chantiers de reconstruction, d’événements communautaires. Oui, l’environnement familial du jeune narrateur – il a à peine 4 ans au début du récit et ne sait pas encore lire – entre dissensions conjugales, conditions de vie précaires à la limite de la misère et mémoire d’une « vie d’avant » dont il n’a conscience qu’à travers des mots lâchés de-ci de-là – est difficile et il s’en évade comme il peut. Grâce à la tendresse souriante de sa grand-mère Baya. En déifiant son frère aîné Michael. En jouant avec d’autres gamins de son âge. En se réfugiant dans de vastes rêveries. Pèse aussi sur lui et sa famille ce statut d’exilés que les « autochtones » ne manquent jamais de leur rappeler.
Mais ce matériau de fond est habillé d’une autre étoffe que celle du récit : ce sont des soieries textuelles aux chatoiements étranges qui le drapent… De « récit d’enfance » le texte glisse insensiblement à la conjonction de mots et de mondes ; Hubert Haddad déploie ici un art magnifique de dire, par la seule grâce du maniement des mots, les interférences, les glissements, tous les jeux enfin, pervers, subtils et à peine saisissables, qui se nouent entre réel et imaginaire dans l’esprit du narrateur.

À cet âge, un chemin trop emprunté s’excave si profondément dans le souvenir qu’il semble devoir s’adjoindre aux circonvolutions du cerveau comme aux impasses du songe.

Un souvenir cristallin tremblait dans l’air. Avec sa pointe d’azur, la fenêtre de la chambre d’hôpital dont j’étais sorti quelques semaines plus tôt demeurait attachée à l’instant lointain d’éveil, quand, d’un coup, l’oubli éclate dans l’œil sauf., comme une naissance absolue. L’ange m’avait fendu le crâne d’une épée sûre pareille à l’immensité. Tout, dans l’étrangeté butée des choses, en était demeuré blessé. Je marchais à petits pas , juste à côté de mon ombre. Rien ne devait filtrer de l’infime déboîtement de l’esprit ou de l’âme, ce chas dans la tête par où passe l’infinité des attaches sensibles.

Bien que le texte ne soit pas structuré de manière événementielle – les événements apparaissent plutôt comme de maigres zones émergées juste ce qu’il faut pour fournir des points d’ancrage à la sublimité de la prose – il est très construit. Deux parties correspondant aux deux habitats successifs, et borné en ses extrémités par deux faits dont la portée symbolique est extrême : la mort et l’obscurité en ouverture – tentative de suicide du père, une mère qui est dépouillée de son caractère maternel par l’octroi d’un surnom, Mancruse, où s’entend la cruauté – et à la fin le triomphe solaire du frère. À l’obscure terreur chaotique de l’incipit répond la vision lumineuse et triomphale des dernières lignes. Et comme pour asseoir cette circularité du récit, à chaque bout le motif de la corde nouée : celle dont le père s’est ceint le cou, cette autre qui est vestige d’une pendaison ancienne à travers laquelle regarde le narrateur. Le nœud du récit coule, autour d’un autre motif ô combien fondateur : l’œil. Depuis l’œil de verre-talisman blotti au fond de la poche jusqu’à ce regard empêché par un accident de jeu puis par un décollement de rétine, en passant par l’œil menaçant, ce « mauvais œil » que la mère craint sans cesse, ce sont toutes les déclinaisons ou presque du voir qui se déploient.

Par son étrange narrativité – cette façon déconcertante de greffer sans couture visible une vision hallucinée sur une image fugitive offerte par la réalité ambiante – ce texte est sans doute très proche de l’univers d’un enfant, qui fait aller d’un même pas le réel et la fable. Cette fusion unique, que l’on ne vit intimement, en règle générale, que durant une brève période de sa vie, Hubert Haddad la rend merveilleusement tangible grâce à son écriture singulière, fascinante, piquetée de tournures savantes, de mots rares à l’incroyable musique… Une prose qu’il ne sert de rien d’accabler d’adjectifs tant elle émeut : il faut la lire. La lire, vous dis-je. Et laisser œuvrer le vertige.

NB – En même temps que ce récit paraissent, chez Zulma, Le Nouveau magasin d’écriture, un monumental essai dédié à l’art d’écrire, et la réédition, dans la collection « Dilecta », du premier roman d’Hubert Haddad, Un rêve de glace.

isabelle roche

   
 

Hubert Haddad, Le Camp du bandit mauresque, Fayard, janvier 2006, 254 p. – 17,00 €.

 
     
Publicités

Commentaires fermés sur Hubert Haddad, Le Camp du bandit mauresque

Classé dans Essais / Documents / Biographies

Les commentaires sont fermés.