Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société

Un ouvrage essentiel pour briser enfin les vérités erronées et les clichés simplistes véhiculés autour du Liban

Dans cet ouvrage fondamental qu’est Le Liban contemporain, Georges Corm nous livre une analyse brillante et singulière sur l’histoire de ce petit pays qui fut sous le joug de puissances régionales et internationales. Qui a entendu parler de la guerre du Liban (1975-1990) s’en souvient souvent en termes de guerre civile opposant les chrétiens aux musulmans. Jamais si petit pays ne connut si grand colportage de vérités erronées et de clichés simplistes, parmi lesquels on eut tantôt écho des chrétiens libanais redoutant un islam avançant à grands pas, tantôt des musulmans qui se sentaient victimes d’une toute-puissance maronite dans la vie économique et sociale libanaise.

Ces éléments d’analyses pratiquées dispendieusement dans la littérature sur le conflit libanais sont révélés par Georges Corm comme extrêmement simplificateurs et réducteurs d’une guerre trop souvent qualifiée de guerre civile intercommunautaire. Ces mythes propagés sur l’histoire libanaise sont la résultante d’une instrumentalisation de l’histoire par des puissances étrangères. Georges Corm déconstruit progressivement le mythe, s’acharnant à montrer comment et pourquoi le Liban fut précipité dans une épouvantable guerre de quinze ans dont les séquelles transparaissent toujours aujourd’hui. Mais reprenons les grandes lignes de ce dépeçage de l’entité politique libanaise en revenant en arrière.

Partie de l’empire ottoman, le Liban passe sous mandat français en 1922. Dans ce pays où règne une symbiose chrétienne et musulmane malgré ses dix-sept communautés religieuses historiques, la France suprématise cet ordre communautaire en instituant la communauté religieuse comme base de l’ordre public. C’est l’arrêté de 1936 qui consacre l’existence des dix-sept communautés. Va commencer dès lors à s’instaurer une surenchère communautaire alors que pendant trois siècles, le Mont Liban avait vécu paisiblement sous de grandes dynasties féodales.
C’est le début du paroxysme d’une instrumentalisation fatale des communautés.
En 1943, le Pacte national est proclamé, sanctification de l’indépendance, affirmation pour les chrétiens d’un renoncement à la protection coloniale française et pour les musulmans d’un renoncement au désir de rallier le Liban à la Syrie. Cette tentative transcommunautaire ne sera malheureusement pas suffisante pour briser les rouages tragiques d’un mécanisme irréversible.
Cependant il ne faut pas se tromper, le clivage politique au Liban au début des années 70 n’est pas religieux : il est un clivage droite / gauche. Alors que certains Libanais sont pro-palestiniens et soutiennent la présence palestinienne au Sud Liban, d’autres y sont farouchement opposés et veulent rester sous joug occidental.
Le 13 avril 1975 a lieu l’événement catalyseur de la guerre civile : l’affrontements entre miliciens palestiniens et phalangistes dans la banlieue est de Beyrouth.
Ce qui sera dès lors interprété comme un affrontement musulman / chrétien est une rupture politique entre les partis progressistes pro-palestiniens et les conservateurs anti-palestiniens.

Georges Corm lève le voile sur la réalité de cette pseudo-guerre civile dont les enjeux outrepassaient le cadre libano-libanais. Le Liban n’aurait rien été de plus que cet espace symbolique où se sont affrontées par milices libanaises interposées les grandes puissances internationales et régionales. Il nous révèle ainsi que le Liban a permis de faire l’économie de guerres internationales et a condensé en son territoire toutes les rivalités, tous les antagonistes des plus grands car, dit-il :
Les faux problèmes d’équilibre communautaire dans l’entité libanaise ne sont en fait que la surface d’un glacis beaucoup plus vaste et plus complexe pour qu’un aussi grand nombre de forces armées se soit établi sur ce territoire minuscule.
Où l’on apprend que durant la guerre, au moins une vingtaine d’armées régulières et de milices ont sillonné le territoire libanais…
C’est notamment le conflit israélo-palestinien qui a produit des sous-guerres au Liban ; Israël, en affirmant son soutien aux phalangistes chrétiens, trouve prétexte pour justifier son ingérence sur le territoire libanais. L’OLP, en installant ses bases au Liban, signifiait dès 1968 le début de représailles israéliennes contre la présence palestinienne et ce jusqu’en 2000, date à laquelle le Hezbollah libère le Sud Liban. L’Irak fournit des armes à la milice chiite anti-syrienne pour contrer l’influence syrienne. L’Iran finance le Hezbollah dans l’espoir d’un État libanais musulman. La Syrie finança l’autre milice chiite, Amal, concurrente du Hezbollah dès 1984.
Et alors que ces milices libanaises n’étaient que des combattants instrumentalisés par les puissances étrangères, l’opinion publique se confortait dans l’idée d’une violence innée et quasi biologique dans les rapports islamo-chrétiens.
Il était en fait bien commode pour les pays étrangers de noyer ce conflit sous la grille de lecture basique d’une guerre entre chrétiens et musulmans ; cela les disculpait ainsi de ces milliers de morts absurdes. Y a-t-il eu un tribunal pénal international pour le Liban ? demande Georges Corm. Non, car en plaçant ces crimes sous le signe de la Croix ou du Croissant, les puissances étrangères se lavaient les mains de toute responsabilité.

Quand les accords de Taëf – qui font du Liban le « protectorat déguisé » de la Syrie – mettent officiellement fin au conflit s’ouvre, quelques années plus tard, le règne Hariri. La mythologie libanaise n’est pas morte. L’homme providentiel, le sauveur, la légende libanaise marque les années 1992-2005. Businessman multimilliardaire, homme de réseaux, il entreprend la reconstruction du centre ville-de Beyrouth, alias Dallas-sur-Mer. Mais l’auteur dénonce avec virulence ce génocide architectural et les rouages d’un pouvoir corrompu et corruptif serti de scandales financiers faramineux. Car derrière ce géant de la politique régionale et internationale qui possède un empire médiatique et financier, se cache l’homme d’influence de l’Arabie Saoudite. Dès la fin des années 1970, Hariri avait racheté activement les parcelles foncières avec des financements saoudiens.
Le bilan du règne Hariri est lourd, aucune réforme ne sera entreprise et le pays est plus corrompu que jamais.
Quand Rafic Hariri est assassiné le 14 février dernier, les vieux démons libanais resurgissent. La Syrie sera directement pointée du doigt et on croit naïvement à un printemps de Beyrouth à l’ukrainienne. Les foulards orange pullulent en guise de protestation contre la Syrie encore omniprésente sur le territoire libanais. Mais ces soubresauts démocratiques qu’on croit déceler dans ces manifestations autour de la place des Martyrs ne seront que de courte durée. L’auteur accuse encore les puissances étrangères : la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui demande entre autres le retrait des troupes syriennes, sous l’égide de la France, a précipité le pays dans un nouveau drame. Car cette résolution, providentielle pour certains, n’a fait que conforter le pays dans sa situation d’État tampon et de dépendance par rapport à l’assistanat international. 

Corm conclut, péremptoire :
Quant aux Libanais, leur guerre de libération n’a pas encore commencé.
À la clôture de ce livre bouleversant, qui inexorablement nous arrache des larmes douloureuses, on comprend ce qui aujourd’hui peut sauver le Liban.
Il faut déconstruire le mythe de l’antagonisme chrétiens / musulmans qui de Tyr à Paris, de Montréal à Dakar, se reproduit dans les familles libanaises du Liban et de la diaspora. Ces conditionnements stériles qui enracinent l’autre dans une représentation négative allant jusqu’à sa diabolisation ne peuvent que mener le Liban à sa perte. Jusqu’à aujourd’hui, la majorité des Libanais ne connaissent l’histoire de la guerre que selon l’angle de la communauté qui la leur raconte. Mais jamais ils ne racontent que la balkanisation du Liban a servi les intérêts des plus forts, Israël, Syrie, Iran… Laissez vos croix et vos Corans dans vos cœurs ; ils n’ont pas à orner vos chemises. Ne demandez pas à votre voisin s’il vient de Beyrouth Est ou de Beyrouth Ouest. Ne vous enquérez pas du nom de famille de l’étranger qu’on vous présente afin de deviner s’il est chiite ou sunnite. Laissez au portemanteau tous ces réflexes liberticides et fatals qui perpétuent la représentation d’une histoire qui n’est pas l’histoire objective.
Gardons-nous de penser que la guerre du Liban ne fut que guerre civile entre chrétiens et musulmans.
Ensemble, déconstruisons le mythe.

Vous avez votre Liban et ses dilemmes. J’ai le Liban et sa beauté. Vous avez votre Liban avec les conflits qui le rongent. J’ai mon Liban avec les rêves qui y naissent. Vous avez votre Liban, prenez-le tel qu’il est. J’ai mon Liban et je n’en accepte que l’absolu. Votre Liban est un imbroglio politique que le temps tente de dénouer. Mon Liban est fait de montagnes qui s’élèvent, dignes et magnifiques, dans l’azur. Votre Liban est un problème international que tiraillent les ombres de la nuit. Mon Liban est fait de vallées paisibles et mystérieuses dont les versants accueillent les sons des cloches et les murmures des rivières… Laissez-moi vous dire à présent qui sont les enfants de mon Liban… Ce sont les vainqueurs où qu’ils aillent, ils sont aimés et respectés où qu’ils s’installent. Ce sont ceux qui naissent dans des chaumières mais qui meurent dans les palais du savoir…
Khalil Gibran (1920)

s. rahal

   
 

Georges Corm, Le Liban contemporain, histoire et société, éditions La Découverte / Poche, octobre 2005, 342 p. – 11,50 €.

 
     
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