Robert Antelme, Vengeance ?

Un livre mince mais dont le contenu a une portée universelle

Robert Antelme fut l’homme d’un seul livre : L’espèce humaine, rédigé entre 1946 et 1947, où il relate ce qu’il traversa durant son internement à Buchenwald, Grandersheim puis Dachau – d’où il fut libéré en juin 1945. En 1946, la revue Les Vivants, cahiers publiés par des prisonniers et déportés publiait Vengeance ?, où Robert Antelme exprime son point de vue quant à l’attitude à tenir envers les prisonniers de guerre allemands. Ce texte est bouleversant, non par nature si l’on peut dire – quel texte ne bouleverse pas, qui est lié de près ou de loin aux camps de concentration nazis et se penche sur ce qu’ils amènent comme remise en cause de la notion d’humanité ? – mais, plus profondément, parce qu’il est empreint d’une lucidité que seuls confèrent habituellement le recul, la mise à distance de l’épidermique alors même que le vécu douloureux de leur auteur est encore ardent dans sa chair, dans son âme – Car nous sommes revenus hallucinés et maintenant encore, nous avons ces nuques et ces dos dans les yeux, et, lorsque nous voyons des prisonniers allemands, nous retrouvons les mêmes nuques, les mêmes dos.

Un seul livre donc – et ces brèves réflexions, juste après sa libération… comme si Robert Antelme répondait, mû par son vécu individuel inscrit dans une plus vaste expérience collective, à une urgence de dire des choses qui, paradoxalement, de son propre aveu, se situent hors de la verbalisation : Nous avons vu ce que les hommes ne « doivent » pas voir ; ce n’est pas traduisible par le langage. C’est pourtant par les mots – et quels mots, simples et compréhensibles par tous, énoncés avec la rigueur d’une démonstration mathématique – que Robert Antelme va délivrer la leçon morale qu’il aura tirée de son internement et qui, contre toute attente, est tout sauf vindicative.
Le texte commence, péremptoire, par des définitions absolues – celles du « prisonnier » et de la « barbarie » – puis s’approche du point particulier : le traitement infligé à certains prisonniers de guerre allemands posé en réponse aux abjections commises dans les camps. Toute sa réflexion s’articule autour de l’écart séparant les assertions absolues qu’il a énoncées d’emblée et ce qui s’est produit en France sous couvert de vengeance. « Je » s’exprimant au nom d’un « nous » et se voulant le porte-parole de la communauté des rescapés des camps, l’auteur dépasse très vite le poids des contextes particuliers – tout en se référant explicitement à son vécu personnel (l’enfant blond aperçu devant la ferme voisine, le prisonnier italien brutalisé sous ses yeux parce qu’à bout de force)… – et en vient à considérer l’essence de la « condition captive », ce qui fonde l’humanité, la fidélité à la mémoire des morts… toutes notions intemporelles dont la définition vaut en dehors des moments particuliers de l’Histoire – aussi abominables fussent-ils.

Au-delà de son contenu, ce livre est précieux en tant qu’objet, par la sobriété de sa présentation, la couleur profonde de la couverture et la texture de ses pages. Typographie grand format, interlignage large et pagination minimale… autant d’options d’impression séantes à ces deux textes qui méritent d’être offerts seuls à la lecture, dégagés de toute promiscuité. Ils délivrent de la sorte leur message avec plus de force et l’on doit saluer les éditions Farrago d’avoir entrepris de publier Vengeance ? suivi de la Réponse à Charles Eubé sous cette forme, avec une simple note faisant pont entre les deux textes, où sont cités les extraits principaux de cette lettre de Charles Eubé à laquelle Antelme répond. L’absence de préface ou de postface, la réduction au strict nécessaire de l’appareil critique peut surprendre au premier abord mais, à la réflexion, ce choix est en parfaite cohérence avec la volonté initiale de proposer ces textes isolément et de reconnaître, ainsi, la portée universelle de leur propos. Et l’on ne peut que souscrire à la motivation exprimée par l’éditeur, pour qui la commémoration du soixantième anniversaire de la libération des camps nazis rend nécessaire la réédition de ces deux courts textes.

isabelle roche

   
 

Robert Antelme, Vengeance ?, Farrago, mars 2005, 42 p. – 6,00 €.

 
     
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