Franck Budgen, James Joyce et la création d’Ulysse

Franck Budgen rencontra James Joyce à Zurich dans les années 1910. De là naquit ce livre, véritable clé pour comprendre le mythique Ulysse

Lelitteraire.com est un site aimé des étudiants ; ils sont nombreux à nous lire… et à se retrouver tentés par l’aventure critique. Mehdi Clément est de ceux-là : il prépare en ce moment une licence de Lettres modernes et tâche, grâce à divers stages, de tracer sa route dans l’univers éditorial. Peut-être ses contributions au Littéraire pourront-elles l’y aider ? en tout cas, l’article qu’il nous a envoyé au sujet du livre de Franck Budgen, James Joyce et la création d’Ulysse, nous invite à l’encourager sur la voie de la chronique littéraire…
La rédaction

Le Ulysse sans peine

Quel lecteur joycien n’a pas ardemment désiré un jour comprendre au mieux ce que Joyce a mis entre les lignes de son grand-œuvre Ulysse (publié en France en 1921) ! Cet épais volume si long, si long à lire qui s’étale sur dix-huit épisodes ! Il ne s’y passe pas grand-chose pensons-nous : nous sommes dans l’universel quotidien d’un Ulysse du XXe siècle, Leopold Bloom, que nous accompagnons dans les rues dublinoises. Ce livre est indigeste, supposons-nous, il est imposant et ne se laisse pas lire comme du Marc Lévy. En fait, il est peu compréhensible et, malgré le titre, ne recèle aucune trace de l’Odyssée d’Homère – cette histoire antique à laquelle le lecteur novice espérait, peut-être, trouver un prolongement moderne. Mais quand bien même fût-il parmi les plus érudits, le lecteur passe nécessairement au travers de mille choses qu’il n’a pu apercevoir tant les jeux de langage et les références culturelles (des chansons populaires irlandaises aux arcanes de la littérature) foisonnent, sans compter les subtilités de l’anglais que la traduction française restituera difficilement. Lire ce roman, c’est descendre dans les tréfonds du langage, c’est s’engager sur les voies de l’expérimentation d’une langue en fusion. Le novice pourrait alors se trouver découragé, au point de refermer le livre à la centième page sans jamais plus profiter de son essence – combien l’ont fait… Joyce, pour définir son chef-d’œuvre, parlait de dix-huit livres en dix-huit langages. Franck Budgen rapporte cette citation dans son livre comme un avertissement amical au lecteur, peut-être pour lui dire qu’il a besoin d’aide. Ulysse ne se referme pas sans que l’on ait été transporté aux multiples confins du sens, au péril quelquefois de ne pas avoir pu tout saisir.

 

Franck Budgen, peintre londonien, naquit en 1882 en Angleterre et mourut à Londres en 1971. Il rencontra Joyce à Zurich à la fin des années 1910, tandis que ce dernier composait son ouvrage. Les éditions Denoël rééditent le livre au titre évocateur qu’il écrivit alors, paru pour la première fois en 1934, James Joyce et la création d’Ulysse – livre précieux s’il en est parce que plein d’une compréhensive empathie pour son lecteur. Ulysse est sans doute victime de quelques jugements hâtifs sur le contenu de ses pages, mais l’on ne saurait désavouer sa réputation d’être difficile. Pour obvier aux carences qui pourraient freiner le lecteur dans son parcours interprétatif, notre peintre livre les secrets joyciens au tout-venant.

 

Le livre de Budgen n’est pas un essai de critique littéraire ; sa lecture est une balade dans les souvenirs communs d’une amitié réciproque mais elle offre aussi une présentation éclairée de chaque épisode d’Ulysse, une explication avec des mots d’amateur sympathique dans un vocabulaire simple. Il n’hésite jamais à donner son avis mais n’étouffe pas son ami sous sa plume : il cite son texte, des morceaux de conversations qu’ils ont eues ensemble et convoque évidemment ses souvenirs personnels. Les premières pages décrivent le paysage zurichois, histoire de nous immerger dans le décor où Joyce, en exil, a écrit – lieu, aussi, où ils connurent ensemble la fin de la guerre.
Entre littérature et essai, à travers un récit subjectif mêlé au discours de son ami irlandais, notre auteur ressuscite toute la période d’écriture d’Ulysse à laquelle il a assisté. Il se passe quelque chose le 16 juin 1904, quelque chose de mystérieux et de personnel… Budgen nous livre sa version ; il nous raconte son odyssée personnelle dans l’odyssée de Leopold Bloom.

L’éditeur, afin de construire des ponts pratiques, a ajouté un tableau de correspondances entre les chapitres de Budgen et ceux d’Ulysse – les références données sont celles de l’édition Folio. Un avertissement indique que notre peintre use parfois de tournures désuètes pour évoquer les problèmes raciaux de l’époque, ou ceux de la jeunesse. Mais Budgen n’en reste pas moins un guide : il nous fournit les clés d’une œuvre majeure. Aussi, risquons-nous à mener deux lectures de front, Ulysse et le livre de Budgen – ce ne sera pas un fardeau, loin s’en faut : nous nous engagerons alors, confiants, dans l’ouvrage de Joyce, qui procure un plaisir délicieux, si délicieux…

Lire notre critique de la nouvelle traduction d’Ulysse, parue chez Gallimard en 2004.

m. clément

   
 

Franck Budgen, James Joyce et la création d’Ulysse (traduction d’Élisabeth Fournier) Paris, Denoël, 2004, 338 p. – 20,00

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