Entretien avec Thierry Chevillard et Pascale Orellana (Garance éditions)

Thierry Chevillard et Pascale Orellana ont créé Garance éditions. Gros plan sur une maison où l’artisanat prévaut, mais qui a de nombreux projets

 

C’est toujours joie et soulagement, pour un auteur, de voir l’un de ses manuscrits enfin accepté par un éditeur qui publie « à compte d’éditeur » et qui, de surcroît, jouit d’une diffusion nationale. Thierry Chevillard, avocat au barreau de Paris mais qui, en marge de son métier, écrit des textes de fiction et proposa longtemps en vain ses œuvres à diverses maisons, éprouva sans nul doute cette indicible émotion faite d’incrédulité et de ravissement mêlés lorsque Le Serpent à plumes retint son roman The bad leitmotiv et le publia dans sa collection « Le Serpent noir » en 2000. L’année suivante paraissait, dans la même collection, Dolorès Escudo. Beau début de parcours qui hélas tourna court : Thierry dut changer d’éditeur pour que son troisième roman, Ruth Esther Weiller , soit publié. Mais un conflit survint qui sonna le glas des relations cordiales établies avec ce nouvel éditeur…
Ce cheminement difficultueux et éprouvant finit par l’inciter à fonder sa propre maison, avec l’appui de sa compagne Pascale Orellana : Garance éditions. Une maison à peine née, qui fait ses premières armes avec un roman écrit par Thierry –
Le Cabanon – et où l’artisanat prévaut. Mais les projets sont nombreux, et l’enthousiasme de Pascale et Thierry est tel que les obstacles ne devraient guère leur résister…
Parfaitement complémentaires tant dans l’entreprise éditoriale que dans leurs engagements créatifs, ils nous content à deux voix l’histoire de Garance éditions et les ambitions qu’ils nourrissent pour cette nouvelle-née…

 

Comment est née l’aventure Garance éditions ? Pourquoi avez-vous créé cette maison ?
Pascale
C’est le parcours de Thierry qui nous y a conduits : il écrit depuis toujours et a rencontré tellement de problèmes pour publier ses premiers romans que non nous sommes dits, l’été dernier, « pourquoi ne pas fonder notre propre maison ? » – à notre échelle, bien sûr. D’une part nous avions tous les deux des envies d’écriture, Thierry en littérature, moi plutôt dans le domaine de l’esthétique et des arts, et d’autre part, nous avions surtout envie de nous épanouir en publiant nos textes au sein d’une structure qui nous appartiendrait en propre, qui serait le fruit de nos efforts. Et quand Le Cabanon a été écrit, prêt pour la publication, ça a été le catalyseur : nous avons décidé de nous lancer… Une fois le livre imprimé, je me suis chargée de toute la communication et des contacts presse. Nous sommes complètement néophytes, et nous procédons de manière un peu artisanale, mais nous avons pour objectif de devenir de vrais professionnels. Cela dit, nous ne sommes pas pressés : nous nous donnons le temps nécessaire pour apprendre le métier et pénétrer le milieu éditorial.
Thierry
C’est un fait que mes relations avec les éditeurs ont été le facteur déclenchant… Il y a d’abord eu le licenciement de la directrice de collection du Serpent à plumes, avec qui j’ai travaillé pour la publication de mes deux premiers romans. J’étais très attaché à elle et j’ai donc quitté le Serpent, maison avec laquelle je n’ai plus eu de relations. À la suite de cela, je me suis tourné vers une petite maison qui s’appelle Hors Commerce ; il y a eu un véritable élan de sympathie pour les dirigeants de cette maison, et ils ont publié mon troisième roman, Ruth Esther Weiller. Mais quand il a fallu payer les droits d’auteur, ils n’étaient pas au rendez-vous. Je me suis fâché avec eux, et à ce jour ils ne m’ont toujours pas réglé ce qu’ils me doivent. La situation s’est complètement bloquée. Ce sont tous ces problèmes qui nous ont incités à fonder Garance éditions, en commençant avec mon roman, Le Cabanon, qui était prêt. Nous avons préféré nous lancer avec ce texte-là parce que nous avons estimé qu’il était prématuré d’embarquer un autre auteur dans cette aventure pour le moins aléatoire et que la prise de risque était trop grande pour l’imposer à quelqu’un. Pascale parlait d’artisanat, et c’est exactement le terme qui convient : comme nous n’avons ni distributeur, ni diffuseur, c’est nous qui avons décroché le téléphone, contacté les libraires, pris des rendez-vous pour présenter Le Cabanon… nous faisons tout nous-mêmes, avec simplicité – et lenteur, sans doute, mais peu importe : c’est notre travail, et ça nous plaît.

 

Ce nom, Garance éditions, est-ce que ça a un rapport avec le film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis  ?
Pascale

Euh, non, pas vraiment… c’est tout simplement le prénom de notre fille qui a deux ans ; on voulait lui faire un petit signe, et c’est aussi une façon de montrer que c’est un projet à long terme.

 

Êtes-vous référencés sur des librairies en ligne comme amazon ?
Pascale

Nous sommes référencés sur amazon, lelibraire.com, et aussi à la FNAC. Mais ce n’est pas une mince affaire que d’arriver à cela : il a fallu plus d’un mois pour que ces sites de vente en ligne nous référencent. Quant à la FNAC, il faut, en fait, procéder magasin par magasin, et attendre après la décision d’un jury qui lit les livres avant de les accepter ou de les refuser. Nous avons donc commencé par les FNAC parisiennes, puis peu à peu nous allons prospecter en province.

 

C’est une bonne chose d’être référencé en ligne…
Thierry

Oui, tout à fait. Et puis nous essayons d’être présents sur les salons : c’est un excellent moyen de nous faire connaître. Nous distribuons le livre, avec des cartes postales que nous avons créées exprès pour Le Cabanon… et comme j’ai trois autres livres publiés, je m’efforce d’en avoir quelques exemplaires ; sur les stands, je me retrouve avec quatre ouvrages différents, et ça aide les gens à nous situer. Ce n’est pas une démarche facile d’aller ainsi sur place, au contact direct des lecteurs – souvent les gens hésitent, prennent une carte postale, le dossier de presse, s’en vont… puis reviennent vers le livre – mais en même temps c’est une expérience extrêmement intéressante. 

Est-ce que vous partez avec une ligne éditoriale définie ou bien allez-vous fonctionner au coup de cœur, à partir d’un manuscrit qui vous aura séduits et pour lequel vous pressentirez qu’il y aura de bonnes possibilités de diffusion ?
Pascale

Pour le moment, nous sommes au tout début de l’aventure, aussi vaudrait-il mieux, je pense, parler de projets et d’envies qui nous tiennent à cœur plutôt que de « ligne éditoriale » à proprement parler. Mais l’on peut d’ores et déjà dire que nous ne ferons pas de littérature « people », comme ça se fait beaucoup en ce moment. C’est pourtant ce qui se vend et les libraires sont submergés par les envois des gros éditeurs qui sont dans ce registre-là. Ils savent néanmoins que c’est en dehors de tout ça que les choses intéressantes se passent, même s’ils n’ont plus de place dans leurs rayons pour des textes comme le nôtre, et ils croient beaucoup dans les « petites » maisons qui sont, elles, au cœur de la création. En ce qui nous concerne, nous avons encore peu de moyens, et de nombreuses idées à développer pour l’année qui vient et celle d’après, mais nous allons tout de même rester ouverts à tous les manuscrits : quand a posteriori on considère le parcours de Thierry, qui a envoyé tant de textes par la poste avant d’être contacté par la directrice du Serpent noir, on se dit que l’on doit savoir être attentif à tout ce qui pourrait nous être proposé. Et de fait, nous nous exposons au coup de foudre imprévu…
Thierry
Dans le futur, nous nous orienterons sans doute vers une structure bicéphale, si l’on veut : Pascale aimerait développer un secteur artistique avec des livres d’esthétique ou de critique, concernant non seulement la danse contemporaine, qui est son domaine, mais aussi les autres arts, tandis que je m’occuperais de la partie littérature. Une littérature fine, intelligente, qui ne serait ni banale, ni formatée mais qui en même temps serait susceptible d’attirer de nombreux lecteurs – et donc d’intéresser les libraires. Autrement dit, une littérature à la fois accessible et exigeante…

 

Ce secteur artistique que vous souhaiteriez développer sera-t-il plutôt orienté  » beau livre  » ou essais, ouvrages critiques… ?
Pascale

J’aurais envie de dire « les deux » ! mais il ne faut pas oublier le côté commercial ; pour les livres d’art comme pour la littérature, il y a un marché dont il faut tenir compte. Et le « beau livre » représente des coûts de fabrication extrêmement élevés. Aussi allons-nous tenter de recourir au mécénat. Nous avons d’ailleurs déjà quelques pistes, notamment par rapport à un ouvrage que nous projetons de réaliser – mais dont nous ne pouvons bien évidemment rien révéler sinon qu’il n’a pas encore été fait, qu’il alliera textes et photographies, et que ce sera un beau livre à offrir, un peu dans la lignée de La Terre vue du ciel, de Yann Arthus-Bertrand.
Et puis j’aimerais aussi publier, par exemple, de petits livres de critique d’une cinquantaine de pages qui pourraient être soit destinés au grand public – voire aux enfants, pourquoi pas… – soit aux « fondus » ultraspécialisés dans l’art contemporain qui souhaiteraient approfondir tel ou tel point de détail… Ou encore aller à la rencontre des artistes et publier des séries d’entretiens et de portraits. Mais nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements, et j’ignore comment la maison va évoluer. En tout cas, nous allons tout mettre en œuvre pour mener à bien ces projets.
Thierry
Dans cette perspective-là, je suis en train d’écrire, avec un ami, un livre grand public que nous allons sans doute sortir chez un autre éditeur, de façon à ce qu’il ne coûte rien à Garance éditions. Mais les droits d’auteurs qu’il va générer seront réinvestis dans la fabrication de ces livres d’art qui, eux, pourront paraître sous le label de Garance éditions.

 

Vous a-t-on déjà proposé des manuscrits ?
Pascale

Oui ! Nous avons reçu trois manuscrits ; ça prouve que le nom de Garance éditions commence à être connu et cela est très satisfaisant pour nous, mais on se demande quand même par quels chemins ces auteurs ont eu vent de notre existence. Et du coup nous nous retrouvons dans une situation délicate : nous les avons lus, bien sûr – enfin, nous n’avons pas tout à fait fini de lire le troisième – mais quel que soit notre sentiment nous ne pouvons en publier aucun ! sur le plan financier, tout l’argent dont nous disposions a été investi pour la publication du Cabanon
Thierry
En fait nous avons surtout été frustrés par rapport au premier texte que nous avons reçu, qui était vraiment très intéressant. Il y était question du soleil, d’une manière un peu folle, mais l’auteur arrivait à faire sentir la puissance du soleil – et ça c’est extraordinaire – uniquement par la grâce des mots qu’il employait : ce manuscrit m’a donné chaud, je transpirais littéralement en le lisant ! Mais ce texte étonnant ne comportait pour ainsi dire pas d’histoire. Et nous avons craint de ne pas pouvoir intéresser les libraires à une œuvre de ce genre. Le second manuscrit qui nous a été proposé ne correspondait pas du tout à ce que nous voudrions publier – c’était une histoire banale, pas très bien écrite – et le troisième, comme l’a dit Pascale, nous ne l’avons pas encore terminé. De toute façon, nous n’avons pas pour le moment l’aisance financière nécessaire pour publier un autre livre tout de suite ; donc nous continuons de travailler sur la promotion et la diffusion du Cabanon, en essayant de faire rentrer de l’argent sur le compte. Lorsqu’une nouvelle publication sera possible, si nous choisissons un manuscrit que nous aurons reçu, nous mettrons les choses bien au clair avec l’auteur : nous travaillons sans diffuseur, uniquement sur la base d’un contact direct avec les libraires. Et advienne que pourra…

 


 

Thierry, est-ce que votre métier d’avocat vous fournit souvent la matière de vos romans ?
Non, mon métier ne me suggère pas la matière de mes romans – la vie de tous les jours offre sans cesse au romancier d’innombrables sujets à croquer ; se balader dans la rue, observer les gens, c’est puiser des idées de romans ; rester assis à son bureau, c’est réfléchir à des romans. En revanche, pour les romans noirs, mon expérience d’avocat, ma pratique du pénal m’ont permis de recréer au plus juste les ambiances, les procédures. Les critiques ont d’ailleurs salué la façon dont j’ai restitué tout cela parce qu’en général, les romans policiers n’ont pas cette exactitude ni cette précision dans la description des procédures. Mais en dehors de cette assise « documentaire », si je puis dire, mon métier d’avocat n’entre pour rien dans les idées de romans que je peux avoir.

 

Comment naissent vos romans, en règle générale ? à partir d’un nom, d’un lieu, d’une anecdote qui va vous accrocher ?
C’est assez difficile à expliquer… ce sont des choses diffuses, vagues, qui flottent dans mon cerveau sans que je sache vraiment pourquoi ou comment. Une idée arrive, me hante, stagne là pendant un moment… c’est un peu comme si ma tête était un bocal et l’idée un poisson rouge qui va tourner en rond dedans. Puis un jour je sens émerger quelque chose qui commence à être structuré, cohérent, et là je me lance dans l’écriture. À partir de ce moment, le jet sort assez rapidement : Le Cabanon s’est écrit en un mois, les deux romans noirs en un mois et demi deux mois… par contre, Ruth Esther Weiller m’a demandé un an de travail ; mais le sujet était très lourd à porter : ce roman retrace une histoire d’amour dans un camp de concentration, entre une femme juive et un SS. Une véritable histoire d’amour, j’insiste là-dessus, où l’amour est réciproque : la femme juive aime le SS et le SS aime la femme juive, il n’y est pas du tout question de rapports maître/esclave. 
Voilà grosso modo comment je fonctionne. Mais pour le travail que j’ai entrepris avec un ami – ce livre « grand public » dont je parlais tout à l’heure – les choses se passent différemment. D’abord parce qu’il s’agit d’un travail à deux ; chacun a donc renoncé à sa méthode habituelle
de manière à pouvoir s’investir dans une création vraiment commune : personnages, situations… etc. sont le fruit d’une concertation constante, d’une vraie collaboration. Et puis nous souhaitions que ce livre, qui est une sorte de thriller d’anticipation, soit porteur d’un message – nous avons donc réfléchi en tout premier lieu à ce que nous voulions dire avec ce roman et c’est à partir de cela que les personnages et l’intrigue ont été créés. De plus – ça peut paraître trivial de le dire aussi clairement – nous écrivons ce livre pour générer des droits d’auteur ; il est destiné au grand public. C’est donc une démarche totalement différente par rapport à ce que j’écris d’habitude : je ne cherche pas à faire passer de message ; j’essaie juste de susciter l’intérêt du lecteur pour le texte, pour les mots qui le composent, en espérant que ceux-ci s’impriment dans son esprit. Et puis je sais aussi que des livres comme ceux que j’ai publiés ont une diffusion assez confidentielle ; mais peu importe : je sens qu’ils creusent leur sillon peu à peu, à travers ce que les gens m’en disent après les avoir lus.

 

En ce qui concerne Le Cabanon, vous l’avez écrit à la première personne, or ce « je » est féminin. Ça m’amène à vous poser une question classique : comment s’établit la relation avec vos personnages ? comment la vivez-vous ?
J’ai choisi d’écrire les deux polars, Ruth, et Le Cabanon à la première personne pour abolir la distance entre le lecteur et l’auteur. Or pour y parvenir, il me fallait d’abord tuer celle qui me sépare des personnages, et cela supposait que je sois la personne qui raconte. En devenant cette personne, je fais mien son point de vue et c’est par ce seul prisme-là que le monde sera restitué dans le texte. Le « je  » oblige à aller jusqu’au bout du personnage narrateur. L’emploi de la première personne est une technique très intéressante pour moi parce qu’en abolissant la distance entre le lecteur et l’auteur, elle évite tout mécanisme de défense. C’est un peu comme si le lecteur épousait le texte – et c’est exactement ce que je souhaite amener.

 

Puisque vous devenez le personnage narrateur à chaque roman, vous faut-il nécessairement le tuer au dénouement pour pouvoir passer à un autre roman – et donc à un autre personnage ?
Non, pas forcément… une fois que le livre est terminé, ce personnage et ceux qui l’entourent ne m’appartiennent plus ; ils ne me hantent plus. Je ne veux pas dire qu’ils m’abandonnent, mais ils ont leur propre existence. Il y a une sorte de phénomène psychologique qui se met en place, et la cohabitation prend fin en douceur. De plus, celle-ci est de courte durée puisque ma phase d’écriture ne dure pas longtemps.
Et je dois dire qu’il y a une foule de personnages qui vivent dans ma tête ! Mais tout se passe très bien avec eux : c’est une grande famille (rires)…

 

Et pendant ces phases de cohabitation, comment se passent les choses pour Pascale ?
Pascale

Tout se passe très bien ! le travail d’auteur de Thierry n’interfère absolument pas dans la sphère privée. Je ne perçois pas de changements de comportement – Thierry reste toujours très attentif à tout ce qui se passe autour de lui, sur le plan familial et professionnel – mais son implication dans l’écriture se traduira, par exemple, par des silences soudains au cours d’une discussion, ou par une sorte d’absence tandis qu’il est devant la télé – il est manifeste qu’il ne voit pas ce qui s’y passe. Mais cela n’a aucune incidence sur la vie quotidienne. Et puis une fois le livre terminé, les personnages sont évacués, laissés aux lecteurs.

 

Et lorsque vous regardez la télé pendant vos périodes de création, c’est avec les yeux de Thierry Chevillard ou ceux du personnage qui vous habite ?
Non, non, c’est avec les yeux de Thierry Chevillard (rires). Mais ces périodes-là me demandent une concentration extrême, et j’essaie de m’affranchir assez rapidement de mes obligations professionnelles de façon à pouvoir m’immerger dans l’écriture le plus possible.

 

C’est fascinant, cette étroitesse des liens qui vous unissent à vos personnages pendant l’écriture et en même temps cette facilité que vous avez à vous en déprendre, et aussi cette faculté que vous évoquez de rester toujours attentif à ce qui se passe autour de vous…
Oui, c’est étonnant, mais je n’arrive pas à analyser ce phénomène. Je sais que les choses se déroulent comme ça – et heureusement, parce que dans le cas contraire, ce serait trop handicapant – mais sans pouvoir en dire plus, ce serait trop complexe. Quand j’écrivais Ruth, cependant, ç’a été un peu différent, d’abord parce qu’à l’époque je vivais seul – j’étais donc 24 heures sur 24 avec mon personnage – et ensuite parce que la phase d’écriture a été beaucoup plus longue qu’à l’accoutumée. À tel point qu’après avoir terminé ce livre, j’avais vraiment l’impression d’avoir vécu dans les camps ; tout était une évidence pour moi. Et les lecteurs l’ont ressenti : quelqu’un m’a même dit qu’il avait littéralement senti l’odeur des cadavres en lisant le texte. Quand j’écrivais « je passe par telle allée, devant tel baraquement… » c’était évident que la boue était là, que j’ouvrais la porte et qu’il y avait cent lits devant moi… Et pour les autres livres le phénomène a été le même ; les gens avaient l’impression de rentrer dans la peau du flic ou de la nana voyou parce que moi-même je l’avais endossée. Mais tout en maîtrisant la situation ! je n’ai pas fermé le cabinet pour aller buter quelqu’un ! (rires)

 

Si vous ne maîtrisiez pas, vous ne seriez plus du coté de l’écriture, mais de celui de la folie..
Thierry

Oui, tout à fait.
Pascale
L’image qui me paraît le mieux traduire ce qui se passe quand Thierry écrit, c’est celle d’un homme en train de nager dans l’océan, puis qui regagne la plage : quand il s’enferme dans son bureau pour écrire, il nage dans son roman, dans son histoire. Mais lorsqu’il quitte son bureau, il est totalement présent et disponible pour d’autres choses.
Thierry
En fait pendant la période de création, ma vie se compartimente très nettement : il y a d’un côté la vie professionnelle et de l’autre l’écriture. Les contraintes professionnelles passent après l’écriture, mais en cas d’événement majeur, bien sûr, c’est une autre hiérarchie qui se met en place d’elle-même. 

 

Est-ce qu’un livre comme Le Cabanon – où il est beaucoup question de maladie mentale – vous a demandé un gros travail de documentation ?
Thierry

Non, en fait je sens les choses en moi. Sans être mentalement perturbé, je pense pouvoir sentir ce dont on est capable quand on l’est. Et puis j’ai un fonctionnement mental qui m’emmène très loin dans la création de mondes, de personnages ; je me retrouve au bord, non pas d’un précipice, mais de quelque chose d’étrange, de curieux – d’anormal si vous voulez, et donc il me suffit de me pencher un tout petit peu au-dessus de ce qui s’ouvre, de m’interroger sur ce que je suis pour capter des éléments me permettant de créer un personnage comme Laura [la narratrice du Cabanon – NdR]. Certains lecteurs m’ont dit que le comportement de Laura n’était pas vraisemblable, qu’il était impossible d’être malade à ce point et d’en avoir une conscience aussi aiguë. Moi je réponds que c’est tout à fait possible – je sais, par exemple, qu’il y a un objet en particulier qui pourrait me rendre fou, qui à lui seul pourrait me faire basculer dans la folie : je souffre d’un trouble en en étant parfaitement conscient ; cette critique que l’on m’a opposée n’est donc pas fondée. Je pense en fait que cette réaction provient de l’effroi que peut causer Le Cabanon… C’est un roman effrayant parce qu’il questionne des zones très obscures, très archaïques de la sexualité humaine ; et pour en accepter le propos, pour ne pas être trop effrayé, il faut je pense avoir eu au préalable une réflexion sur la sexualité. Et les lecteurs qui ne se seront jamais penchés sur la question risquent d’être déstabilisés par ce texte qui fait remonter des angoisses très profondes, très secrètes.
J’ai d’ailleurs constaté une véritable différence d’approche de ce roman selon qu’il était lu par des hommes ou par des femmes. Chez les lectrices, j’ai pu ainsi percevoir deux catégories : celles qui abordent le personnage de Laura en étant fortifiées intellectuellement parce qu’elles ont déjà menée une réflexion d’ensemble sur la sexualité, et celles qui ne se sont jamais préoccupées de cette question. Tandis que chez les lecteurs, les réactions sont à peu près homogènes : à quelques exceptions près, ils ont reçu ce texte comme une sorte de roman érotique, avec des scènes frôlant la pornographie mais sans comprendre ce qui se dit réellement dans ce livre. Et cela vient, à mon sens, de ce que les hommes réfléchissent rarement à leur propre sexualité.
Pascale
Je ne peux bien sûr pas me mettre à la place d’un homme lisant Le Cabanon, mais je conçois que ce livre puisse le choquer, le bloquer… Au fil des chapitres, ce sont des choses très dures qui lui arrivent en pleine figure, il se retrouve face à des tabous qui sont là, écrits noir sur blanc, sans détour et sans fausse pudeur mais sans exhibitionnisme, avec des mots ordinaires, pareils à ceux qu’emploierait un journal. Or nous sommes dans une société judéo-chrétienne, où c’est l’homme qui « porte » la sexualité et la vit comme quelque chose d’établi, qui n’a pas à être questionné ou remis en cause.

 

Pascale, quel est votre rôle par rapport à la création de Thierry ? Êtes-vous sa première lectrice ?
Pascale

Quand Thierry commence à écrire, cela signifie que les grandes lignes du roman sont déjà tracées dans sa tête et qu’il sait d’où il part et où il veut arriver. Et tant qu’il n’a pas mis le point final à son roman, rien ne filtre : il ne me dit ni de quoi ça parle ni ce que ça évoque – et je ne peux bien sûr rien en lire ! c’est lui qui relit, corrige modifie, et ce n’est qu’une fois la première mouture aboutie que je peux lire le texte. Et là je me contente de lire, pour bien m’imprégner de l’histoire, mais je n’intervienspas,jeneluidonnepas<FONTFACE=VERDANASIZE=2>de conseils.
 

Et vous Thierry, quel est votre rôle par rapport à l’écriture de Pascale ?
Thierry

Quand elle a terminé ses écrits, je les lis et lui dis ce que j’en pense, tout simplement. Pascale a une grande force : quand elle voit un tableau, un spectacle, elle en saisit tout de suite les points fondamentaux, et elle sait transmettre cela en écrivant. Elle a vraiment un oeil fait pour la critique esthétique.
Pascale
J’ai souvent travaillé pour des revues d’art et des sites consacrés aux arts plastiques, à la danse ; j’ai donc assisté à de nombreux spectacles et vu beaucoup d’expositions, ce qui a exercé mon regard, mon esprit analytique et critique. Mais quand j’écris un article, je suis tellement absorbé par mon sujet que je commets des erreurs sans m’en rendre vraiment compte, par exemple laisser traîner des répétitions, ou employer des phrases peu claires. Je donne donc mes textes à lire à Thierry qui n’est pas un spécialiste de l’art. C’est un très bon test : quand il me dit qu’il ne comprend pas tel ou tel passage, je sais que je dois le revoir !

Thierry, vous évoquiez tout à l’heure les nombreux textes que vous aviez écrits avant d’être publié, envisagez-vous de les sortir sous le label de Garance éditions ?
Les deux premiers textes que j’ai écrits ne seront jamais publiés parce qu’ils sont trop mauvais ! mais je ne regrette pas de les avoir écrits : ça m’a forgé la main, l’imagination, et ça m’a permis de passer du « il » au « je ». Mais derrière les quatre romans effectivement publiés, il y a toute une masses de textes inédits : des romans, et du théâtre – j’ai écrit quatre pièces qui me paraissent intéressantes, notamment une version théâtrale du Cabanon qui s’appelle Laura 1,2,3. Laura est seule sur scène, placée dans un demi-cercle de miroirs, elle a des écouteurs sur les oreilles, un micro, et elle entend la voix des hommes. Elle mime la sexualité que les hommes sollicitent, et la pièce retrace son parcours pendant une journée de téléphonie érotique. Je trouve que sous cette forme, le personnage de Laura est poussé encore plus loin que dans le roman ; le choc est encore plus violent. Or le théâtre est extrêmement difficile à faire publier, et avec les droits d’auteurs générés par le livre grand public que je prépare, j’aimerais éditer mon théâtre qui je crois a une vraie densité.

Ces pièces ont-elles été jouées ?
Thierry

Hélas non.
Pascale
Ça c’est encore un autre parcours du combattant !
Thierry
Mais malgré tout je voudrais les éditer pour qu’elles circulent. Ces textes, j’y crois vraiment beaucoup !

Bibliographie de Thierry Chevillard

ROMANS NOIRS
The bad leitmotiv (Le Serpent à plumes coll. « Serpent Noir », 2000 / Gallimard coll. « Folio policier », 2002)
Dolorès Escudo (Le Serpent à plumes coll. « Serpent Noir », 2001)

ROMANS
Ruth-Esther Weiller (éditions Hors Commerce coll. « Hors Bleu », 2002 – mention spéciale ADELF 2002)
Le Cabanon (Garance éditions, 2004)

Thierry Chevillard propose des extraits de ces livres sur son site, où il présente par ailleurs d’autres textes non publiés. Pour avoir un aperçu de son univers, une visite on-line s’impose :
www.thierrychevillard.com

 

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 7 septembre 2004.

Garance éditions
39, rue Desnouettes
75015 PARIS

 
     
 
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