Entretien avec Stephen Desberg (série IR$)

Larry contre le reste du monde… Stephen Desberg nous raconte IR$.

Larry contre le reste du monde…

De La Vache au Scorpion et jusqu’au Dernier Livre de la Jungle, Stephen Desberg aime à varier les genres… Avec IR$, une des séries phares de la collection Troisième Vague des éditions du Lombard, il visite les arcanes de la finance internationale. Au littéraire, on a réussi à joindre Desberg par téléphone afin qu’il nous livre quelques-uns de ses secrets.

Quelle est la place de IR$ dans la création de Troisième Vague au Lombard ?
Stephen Desberg :
Avant le lancement de Troisième Vague, j’ai eu une conversation avec Yves Sente [directeur éditorial du Lombard – Ndr] à propos d’un autre projet. Il m’a confié ses réflexions sur une nouvelle collection et la restructuration du catalogue. Il craignait qu’un projet de ce type ne corresponde pas à l’image du Lombard. Je lui ai demandé ce que c’était l’image du Lombard. Et puis, je lui ai parlé de mon expérience chez Dupuis. Quand la collection Repérages [celle de Largo Winch et Soda entre autres – Ndr] est apparue, ça a plus été le fait d’une génération d’auteurs qui ne se reconnaissaient pas trop dans l’image « Spirou-enfant » de Dupuis, que l’initiative d’un éditeur. Donc, comme Yves Sente avait déjà Alpha dans les tuyaux et que le projet IR$ le tentait bien, il est parti sur ce type de livres et a cherché d’autres auteurs qui souhaitaient s’exprimer dans cette direction. Il a même été question que Le Scorpion entre dans la collection. Finalement, cette série s’est faite chez Dargaud [qui appartient au même groupe – Ndr] et Troisième Vague a pris cette couleur de thriller contemporain. Il y a d’ailleurs au Lombard un projet de créer des collections Troisième Vague parallèles qui s’intéresseraient à d’autres périodes historiques…

La forme en diptyques, vous l’avez voulue dès le début, ou vous a-t-elle été soufflée ?
Elle était prévue dès le début. Le format en deux albums que Van Hamme utilise pour Largo Winch me semblait très pratique. J’ai toujours buté contre le format en 46 planches qui me paraît trop contraignant. Il n’y a pas assez de place pour développer les personnages et l’intrigue. On est obligé d’aller trop vite. À un moment, chez Casterman, on a pu faire des histoires aux formats plus variés. Mais l’aspect économique n’a pas suivi, et on n’a pas su placer ces BD, donc ça s’est plus ou moins arrêté avec (À Suivre).

À propos de Largo, vous avez pointé dans Bodoï [n°54, juillet 2002 – Ndr] quelques points d’opposition entre Larry et lui. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Largo Winch est sans doute une des séries où Jean [Van Hamme] est le plus sincère. Il a mis une bonne part de sa personnalité dans Largo et il parle d’un sujet qui le passionne. Disons que nos philosophies – non, c’est un trop grand mot – nos visions de la BD sont un peu différentes. Dans mes albums, j’ai envie de parler de ce qui me touche. Larry est critique vis-à-vis du monde de l’argent, ou plus exactement d’un monde où l’argent permet ce qu’il permet. Largo, de son côté, critique le système sans vraiment essayer de le changer.

Pourtant on ne peut pas dire que Larry soit particulièrement pauvre !
Le parcours de Larry est important en ce qui concerne son approche de l’argent, et il n’a certainement pas une fortune qui arrive à la cheville de celle de Largo. Dans les prochains albums, on en apprendra plus sur son rapport avec son père et sur l’origine de cet argent qu’il a reçu en héritage. D’ailleurs, je ne prétends pas remettre l’argent en question. Ce que je critique, et ce contre quoi Larry lutte, c’est le pouvoir que donne la richesse. On se focalise beaucoup sur les mafias et sur les grands réseaux de l’argent occulte. Mais il y a une criminalité en col blanc beaucoup plus importante et dont on parle peu. Larry est sans doute ma réponse à la frustration que je ressens par rapport à cette économie parallèle.

Larry B. Max et Stephen Desberg ont tous les deux un père qui a travaillé pour une major du cinéma américain. Est-ce que Larry est un Stephen idéalisé ?
(Rires) Non… Quand je commence une collaboration, je laisse toujours le dessinateur prendre aussi sa place dans le personnage principal. Le dessinateur va passer un an avec les personnages, il faut qu’il y ait une part de lui en eux… Et puis ce sont des choses qu’on partage. Ça doit être un point commun entre Bernard [Vrancken] et moi, ces histoires de famille. Ces choses dont on discute avec le dessinateur m’aident dans mon scénario, dans la psychologie des personnages, etc. Avant il m’est arrivé d’écrire des scénarii sans savoir qui allait les dessiner, et ça posait souvent des problèmes au moment du dessin parce qu’on ne se comprenait pas toujours.
Ce qu’il y a de moi chez Larry, c’est cette frustration (toujours !) par rapport au monde qui nous entoure. Depuis la chute du Mur de Berlin, on vit un capitalisme à tout crin. Je voyage énormément, dans les pays du Tiers Monde en particulier, je lis beaucoup, je me tiens informé, je regarde la BBC ou CNN… et je vois beaucoup de choses qui me font réagir. Ça me donne envie d’en parler. Quant au père de Larry, c’est sans doute un clin d’œil, ça me permet d’intégrer certaines atmosphères de mon enfance.

Justement, est-ce que vous cherchez à faire des BD pédagogiques ou est-ce que vous vous en tenez à des histoires de pur divertissement ?
J’essaie de trouver un juste milieu entre les codes commerciaux du genre et des histoires qui permettent de réfléchir si l’on en a envie. En fait, j’ai du mal à écrire une BD de pur divertissement. Donc j’essaie d’aborder des thèmes qui m’intéressent dans des albums commerciaux (parce que le but est quand même d’être lu par un maximum de gens). En fait, on part des codes classiques commerciaux et on tente d’y apporter de l’originalité. L’originalité, c’est de faire part de mes opinions par rapport à certains phénomènes. Bien sûr on pourrait aller beaucoup plus loin dans cette direction, mais alors il n’y aurait plus de BD de divertissement.
Pour moi, dans la BD ado-adulte, il y a deux niveaux de lecture. Une lecture active, quand on cherche à comprendre toutes les intentions du récit et ce que cache le scénario. Une lecture passive, quand on lit pour se distraire, il faut alors que tout soit apparent et facile à décoder. J’essaie de construire mes histoires pour qu’elles conviennent aux deux types de lecteurs.

Les cadrages et les ellipses dans IR$ sont très cinématographiques… est-ce que le cinéma vous inspire pour vos scénarii, et est-ce vous qui gérez le story-board ?
Bien sûr. Comment ne pas être influencé par le découpage et les cadrages cinématographiques quand on fait un thriller contemporain ? Je fais un découpage image par image, sur la base duquel Bernard réalise une mise en place. À partir de là, on discute en détail du rythme et des expressions des personnages. Même lorsque les planches sont terminées, il nous arrive encore parfois de modifier l’une ou l’autre attitude. Voilà ; le découpage est relativement précis, mais il reste vivant tout au long de sa réalisation.

 

Le rapport de Larry avec les femmes est assez paradoxal. Il est très beau (il a même servi de modèle dans le magazine américain Black Book), pourtant il ne semble pas s’intéresser aux femmes qui le dévorent des yeux.
Dans les premiers tomes, la relation avec Gloria semble découler du hasard, mais on découvre peu à peu que ce n’est pas du tout le cas. Cette relation va mener à quelque chose de plus en plus complexe. Le passé de Larry, et celui de Gloria, vont se dévoiler peu à peu… et on va comprendre ce qui les lie. En fait, Gloria est la seule femme qui intéresse Larry. Il la connaît depuis longtemps, et elle lui est inaccessible…
Pour le reste de la gent féminine, il ne l’approche que de manière très… professionnelle. Larry est un personnage droit et intègre, mais il faut reconnaître que, pour son boulot, il est capable d’indélicatesses envers les femmes. Mais celles qu’il utilise ne sont pas complètement innocentes non plus. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles le méritent, mais… Par contre, la question reste de savoir s’il se comporterait de la même façon avec des femmes plus « honnêtes ». La réponse est claire, c’est non.
Ça nous semble important d’en dévoiler toujours un peu plus sur la personnalité de Larry. Je crois qu’il est moins froid qu’il n’y paraît. Au début, tout le monde nous disait qu’il est impossible de s’attacher à un personnage aussi froid. Et puis on a bien vu qu’il y avait une sorte de fascination du public vis-à-vis de ce personnage qu’il ne comprend pas.

 

D’ailleurs, il n’y a pas de personnages secondaires qui pourraient adoucir un peu le héros…
On est en train d’y travailler. Dans les prochains tomes, il y a un certain nombre de personnages qui vont venir étoffer la série. Au début on avait imaginé un Larry vraiment très solitaire. Il est complètement pris par sa vie professionnelle… Il n’a pas le temps pour autre chose, ce n’est pas le genre à partir en virée avec des copains pour un week-end. C’est quelqu’un qui vit à 100% pour son métier… Les raisons de tout ça, on va les découvrir dans la suite.

 

La suite justement, après les banques suisses, le trafic de drogue et la corruption de l’interventionnisme américain dans les pays en voie de développement, ce sera quoi ?
Le pétrole de la mer Caspienne… et le jeu que jouent les grosses sociétés pétrolières américaines entre la Caspienne et l’Arabie Saoudite. C’est un sujet assez connu en fait. On parle beaucoup des dangers que ferait courir à nos économies occidentales une brusque rupture de l’approvisionnement par l’Arabie Saoudite, à la suite d’un attentat par exemple.
Cette fois je voudrais pousser la réflexion un peu plus loin. Je vais faire un peu de politique-fiction… sans faire de science-fiction bien sûr. Mais j’ai envie de sortir un peu de cette tendance à la James Bond où à chaque épisode on tombe sur un grand méchant toujours plus fort que la fois précédente, tout en parvenant à s’en sortir à la fin de l’histoire.
Comme je suis à moitié américain, la politique des États-Unis me touche, et elle m’inquiète depuis longtemps. Avec l’administration Bush, mes craintes augmentent encore. J’aimerais parler de ces choses-là.

 

La question rituelle : pourquoi faut-il acheter Le Corrupteur ?
(Rires) eh bien… pour savoir comment se termine ce diptyque. Ou encore pour savoir quelles vont être les conclusions du jeu entre Silicia et Larry. Il y a aussi l’enquête que Silicia mène sur Larry et qui nous permet d’en apprendre plus sur son passé. Et puis bien sûr, la question qui sous-tend tout l’album, c’est-à-dire la réflexion sur qui est le plus à blâmer de celui qui se laisse corrompre ou celui qui tente de corrompre ?…

 

Comment fait-on pour produire dans tant de registres différents, et autant ?
La variété des genres, en fait ça m’aide. Il y a des thèmes qui me tiennent à cœur. Avant que La Vache ne s’arrête ça m’amusait bien de traiter un même sujet une fois par l’absurde puis de manière plus sérieuse. La fin de La Vache, c’est un peu dommage. Avec Johan [de Moor] parfois ça « pétillait » vraiment. À l’époque, on avait la complicité des amis d’enfance. On a eu un vrai succès d’estime avec cette série. Les lecteurs adoraient… mais ils n’étaient pas assez nombreux. Les réalités économiques nous ont fait arrêter. Aujourd’hui Johan semble croire de moins en moins à un avenir en bande dessinée, et il ne comprend pas toujours mon implication dans d’autres séries.
Pour ce qui est du volume, en fait, j’essaie de m’en tenir à six albums par an maximum. Ça peut paraître beaucoup, mais il y en a qui font bien plus. Comme ça je me laisse le temps de voyager, de lire, de réfléchir, de me reposer aussi…

Lire notre dossiersur l’ensemble de la série IR$.

Martin Zeller

   
 

Interview réalisée par téléphone le 4 mai 2004.

 
     
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