Entretien avec Fabien Nury (Je suis légion)

Fabien a déjà dit beaucoup de choses sur le site dédié à Je suis légion. Mais il en avait bien d’autres en réserve !

Vous qui avez surfé jusque dans les moindres recoins du superbe site que les Humanos ont dédié à Je suis légion, vous pensiez que Fabien avait tout dit, et que vous n’aviez plus rien à apprendre sur la genèse de l’histoire, les références qui l’animent, la manière dont ont été conçus les personnages… etc. ? Détrompez-vous ! quand bien même certaines questions auraient pour vous des airs de déjà vu – à commencer par la première – il vous reste encore bien des choses à découvrir…

Comment est née l’histoire de Je suis légion ? D’un personnage, d’un lieu, d’une date, d’une ambiance ?
Fabien Nury : Il y a d’abord eu une ambiance ; très exactement celle de La Forteresse noire, un film pas très connu de Michael Mann où se mêlent fantastique et Seconde Guerre mondiale. Ça se passe en Roumanie, et une image du générique montre une petite gamine qui regarde une colonne de soldats allemands en train de traverser un village. Ça m’a donné envie d’écrire une histoire à connotation fantastique qui se déroulerait pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis là-dessus est venue l’idée du sang – j’aime bien les histoires de vampires, Dracula… etc. Mais je ne voulais pas non plus me contenter de reprendre le thème du vampire comme ça a été fait souvent. J’ai donc gardé l’idée du sang, à laquelle s’est ajoutée une autre référence cinématographique – un film avec Michael Keaton dont j’ai oublié le titre où il est question d’un gamin à qui on doit greffer de la moelle épinière prélevée sur un criminel. L’enfant redoute que la personnalité du criminel ne modifie la sienne par l’intermédiaire de ces quelques cellules qui désormais feront partie de lui. Le père le rassure, en lui disant que si on le transfuse avec le sang d’un vieillard, ça ne le fait pas vieillir pour autant. C’est alors que je me suis dit : et si justement ça se passait ainsi ? si ce que l’on appelle la conscience allait d’un corps à l’autre lors d’une transfusion sanguine ? ça pouvait être un biais intéressant, qui permettait d’aborder une certaine forme de vie éternelle, le thème de la possession d’autrui, du transfert de conscience… etc. 

On trouve aussi cette thématique de la transfusion sanguine corollaire de la possession diabolique dans une autre BD, Mille Visages
Oui, et c’est Philippe Thirault qui fait le scénario, je crois… en fait, ce thème de l’entité qui s’incarne dans plusieurs corps est un ressort fantastique qu’on retrouve très souvent ces dernières années. Je pense que c’est l’expression d’une peur, d’une paranoïa particulièrement aiguë – et si on était le jouet d’une intention qui n’est pas la nôtre ? ce serait alors la fin de notre libre arbitre et, quelque part, la fin de notre humanité. Et exprimer cela, qui est profondément effrayant, par le fantastique est un moyen d’en imaginer les effets, les conséquences, sans y être vraiment soumis ; on se rassure d’une certaine manière. Et si les films fantastiques ou d’action marchent généralement très bien c’est parce qu’ils permettent d’expérimenter quelque chose qui se rapproche de la mort, ou du danger le plus extrême sans en payer le prix effectif. Ça doit remonter à la catharsis d’Aristote, je pense…

A partir du moment où il y a eu cette image du film de Michael Mann, ça vous a pris combien de temps pour développer le scénario dans toute son ampleur ?
C’est difficile à dire parce qu’on travaille par phases, on fait d’autres choses en même temps, puis on lit, on se documente… mais je dirais que ça m’a pris en gros trois ans. Au début, c’était une toute petite histoire de commando. Puis au fur et à mesure que j’accumulais des informations, je me rendais compte que le commando était certes un sujet non négligeable, possiblement intéressant, mais qu’au fond, cela ne représentait pas grand-chose. Car dans la réalité, ce ne sont pas les opérations de commando en soi qui offrent de l’intérêt, mais leur préparation et surtout leurs conséquences. Puis en revoyant des films tels que Les Douze salopards, j’ai réalisé que les membres d’un commando étaient tous un peu irresponsables : ils arrivent, ils laminent leur cible, tuent plein de gens au passage – et ils ont raison parce qu’ils accomplissent leur mission, mais ils se foutent complètement des conséquences. Or chaque opération de ce genre a généralement des conséquences cataclysmiques. De là je me suis dit que les commanditaires de ces missions étaient plus intéressants que ceux qui les menaient parce qu’ils en avaient forcément appréhendé les conséquences possibles et qu’ils avaient pris la décision de lancer l’opération malgré elles.

Il y a je crois des thèses qui courent – ou ont couru – autour d’un prétendu mysticisme d’Hitler, qui aurait motivé sa « solution finale ». Ce genre de discours vous a-t-il inspiré pour votre scénario ?
Ces théories-là ont servi de base à Indiana Jones ou Hell Boy entre autres. Comme quoi Hitler s’intéressait à l’astrologie, à la numérologie… et que les nazis cherchaient le Graal, l’Arche d’alliance… mais comme je voulais aborder la réalité historique de manière plus frontale, je ne voulais pas expliquer l’Holocauste comme ça. Je n’ai pas d’autre explication que celle communément admise, c’est-à-dire la haine absurde d’un petit Autrichien qui voit que la communauté juive de Vienne marche bien et qui écrit Mein Kampf. Je pense qu’avancer d’autres explications relève du révisionnisme. Je me suis contenté d’imaginer une fiction qui se place en parasite dans cette réalité historique ; et si je me suis beaucoup intéressé à la Seconde Guerre mondiale pour ce scénario, c’est bien plus à tous ces mécanismes d’espionnage qui étaient à l’œuvre qu’à ce côté ésotérique prêté au nazisme. À propos d’espionnage, je conseille à tous ceux que ça intéresse un livre génial, La Guerre secrète, d’Anthony Keith Brown. L’auteur est historien, et il a eu accès aux archives du fameux London controlling section, le LCS. J’ai pensé que ce processus de l’intention étrangère qui investit une volonté par l’intermédiaire du sang devait représenter le rêve ultime de tout espion ! et de la sorte, le fantastique fonctionnait très bien avec l’espionnage. Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, j’ai donc imaginé deux créatures sœurs, maléfiques en elles-mêmes puisqu’elles vivent aux dépens d’autrui, dont l’une va parasiter les membres des services secrets britanniques, et l’autre les nazis, avec leur « solution finale ». Et là encore va se poser la question du choix le moins terrible à effectuer entre deux maux…

On retrouve aussi dans Je suis légion le thème de la quête du soldat parfait…
Je pense que le mythe du soldat parfait représente la forme la plus totale, la plus terrifiante de la déshumanisation. Or la déshumanisation est un des aspects de la « déliaison », qui est la définition du mal. La déliaison, c’est quand les choses ne marchent plus ensemble – par exemple, en médecine, la maladie survient lorsque certaines cellules ne fonctionnent plus en harmonie avec le reste du corps ; sur le plan psychologique, le mal est incarné par les psychopathes, dont la caractéristique est de n’éprouver aucune sorte d’empathie pour leur prochain ; et dans le domaine historique, le mal s’exprime par les guerres, les conflits qui éclatent lorsque des communautés ne parviennent plus à vivre côte à côte… et le mal, c’est je crois le sujet fondamental de Je suis légion. Pour en revenir aux soldats, les rendre « parfaits » revient à les réduire à la seule possibilité d’obéir, à les priver de la capacité de choisir. Or je crois que c’est précisément cette impossibilité de choisir qui fait d’eux des mauvais soldats car c’est en effectuant les choix qui s’imposent que l’on s’affirme comme un bon ou un mauvais soldat. Dans la suite de l’histoire il y aura de vrais soldats (parce qu’il peut aussi y avoir une noblesse dans ce métier) qui ne seront pas du tout ces machines à tuer utilisées à leur insu et qui eux vont résoudre l’intrigue par leurs choix.

Vous dites que la problématique de Je suis légion est le mal, mais j’aurais presque envie de formuler les choses un peu différemment et de les recentrer autour de la question de la domination de l’autre, car c’est à ça que se ramènent vampirisme, nazisme ou possession diabolique…
Dominer l’autre, c’est exercer une volonté de pouvoir, et en effet, l’une des sources majeures du mal, c’est la volonté de pouvoir. Le personnage le plus maléfique de cette histoire, Heyzig, est inspiré d’un nazi réel, Heindrich, qui incarne la volonté de pouvoir la plus sadique, la plus absolue… une volonté de pouvoir qu’aucun sentiment ne tempère et que l’on est incapable de mesurer parce qu’on ne dispose d’aucune référence… c’est le dévoiement complet. Ce type avait des capacités personnelles très importantes, mais s’il a accompli tout ce qu’il a fait, c’est parce qu’il n’y avait plus cette empathie vis-à-vis de l’autre ; seule subsistait cette volonté de pouvoir sous-tendue par le désir d’en jouir. Et la barbarie, c’est exactement ça : chercher à exercer un pouvoir mais refuser d’assumer les responsabilités qui vont avec et ne vouloir que la seule jouissance.

C’est le même principe à l’œuvre chez les tueurs en série ?
Oui, le désir d’être un prédateur, de choisir ses victimes et d’être Dieu aux dépens des autres. C’est la même psychopathologie qui est à l’œuvre chez les grands criminels, les mafieux ou autres.

En vous écoutant, je me dis que c’est sans doute parce que ce sont des éléments psychologiques très précis qui sous-tendent l’histoire que l’on a cette sensation d’un récit très solide, extrêmement cohérent et qui malgré la présence d’une thématique fantastique largement utilisée, ne donne pas cette sensation de « déjà lu ».
Je pense que la différence entre les bonnes et les mauvaises histoires fantastiques tient à une question de rigueur : pour rester cohérent, il faut déterminer très précisément le – non pas les mais le phénomène surnaturel qu’on va utiliser, déterminer les conditions dans lesquelles il va se manifester, établir ses conséquences puis ensuite se tenir à tout cela, s’y tenir vraiment. Il y a un phénomène fantastique à l’œuvre, pas deux, et il signifie très précisément telle chose, pas ce qu’il y a à côté. J’ai essayé de m’astreindre à cette rigueur et de simplement exploiter l’élément fantastique dont il n’est pas fait mystère et qui est exposé dès la première scène. Légion n’appartient pas à ces récits où l’on découvre peu à peu quelle est la nature du fantastique ; la grande question est alors d’y croire ou de ne pas y croire, ce qui rejoint à peu près la problématique de la foi. La clef de Légion repose dans son aspect le plus dérangeant : ce pouvoir surnaturel terrible, qui de plus est mis entre les mains des personnes les plus terrifiantes de la planète, est enfermé dans le corps de l’innocence, dans le corps d’une gamine. Et l’image la plus parfaite de l’innocence, c’est une fillette. Car si on veut aller jusqu’au bout de cette logique du mal lové à l’intérieur de nous, il faut poser le problème de la façon la plus extrême et la plus dérangeante possible.

Ce qui est à l’œuvre dans L’Exorciste ou d’autres films comme La Malédiction…
Exactement ; c’est d’ailleurs ce qu’il y a de fondamentalement horrible dans L’Exorciste : avoir enfermé le mal en Megan, qui est une gamine absolument charmante. Donc se pose la question de savoir comment la sauver : la tuer est en même temps une solution trop facile et inacceptable. C’est un choix très difficile, mais intéressant qui s’impose. Je crois que les choix intéressants, en termes de dramaturgie, ne se résument pas à « choisir entre le bien et le mal » – c’est une fausse question. Il serait plus juste de formuler les choses en ces termes : quelle que soit l’option prise, elle aura un coût ; dans un cas comme dans l’autre vous avez quelque chose à perdre. Alors seulement c’est un vrai choix.

Est-ce qu’à la base le scénario a été d’emblée prévu pour la BD ou bien avez-vous pensé à une adaptation cinématographique, voire en téléfilm ?
Autant dire tout de suite que l’adaptation en téléfilm est impossible ; le paysage audiovisuel est tel qu’il n’y a pas de place pour ce genre d’histoire. Par contre, la plupart de mes scénarios ont un peu cette particularité d’être des scènes avant d’être découpés en planches et en cases ; j’en rêve comme à des films. Je suis très cinéphile, et j’ai écrit mon scénario comme j’aurais fait pour un film. C’est un peu un film en BD si l’on veut ! Je fais de la BD réaliste, mais pas de la même manière que des auteurs comme Hugo Pratt avec Corto Maltese ou Miller avec Sin City, qui eux exploitent à fond leur medium et réalisent de vrais chefs-d’œuvre, indissociables de leur support selon moi.

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Éprouvez-vous le besoin, en matière de construction de personnages, de leur écrire une biographie, une histoire personnelle même si elle n’a aucune incidence directe sur le récit en soi ?
Fabien Nury :
Ça dépend, c’est au cas par cas. Je n’ai pas la même approche selon les personnages ; pour certains, on n’éprouve pas le besoin de connaître leur histoire tandis que pour d’autres ce sera au contraire primordial. Dans un scénario policier, par exemple, il n’est pas nécessaire de tout savoir du policier, mais il importe de connaître toute l’histoire de la victime. Ainsi, dans une même intrigue, il y a des êtres qui se révéleront uniquement par leurs actes et d’autres dont l’histoire, le fameux « background », sera rapportée par le menu. En ce qui concerne les protagonistes de Légion, il y a deux éléments à considérer : la réalité historique – car la plupart des personnages ont des modèles réels – et la dimension thématique. J’ai déjà évoqué Heizyg, mais le résistant Karel et von Kleist ont eux aussi leur modèle historique. À propos de ce dernier, j’ai réalisé en me documentant qu’il y avait des acteurs méconnus dans cette Seconde Guerre mondiale : tous ces Allemands qui n’étaient pas nazis mais occupaient néanmoins de hautes places dans la hiérarchie du Reich et qui servaient de taupes aux alliés. Eux aussi étaient confrontés à des choix abominables parce que pour pouvoir aider efficacement les alliés, ils étaient obligés de faire des choses terribles. Et je me suis efforcé de mettre en lumière cette dualité tragique. C’est très important d’en déterminer les contours parce qu’à partir de là on peut définir les points de vue de chacun ; ça permet de maintenir une crédibilité et de ne pas mettre les personnages à toutes les sauces. Parce que même en faisant intervenir le fantastique, il faut savoir ce qu’on a à dire avec les personnages.
Quant à l’aspect thématique, je me suis dit que si je voulais développer cette idée que le mal est à l’intérieur de chacun de nous, je devais évoquer cela d’une façon ou d’une autre pour tous les personnages. Karel, par exemple… son grand truc, c’est de combattre. Il es résistant par ses actes mais aussi physiquement résistant ; au cours d’une rafle, lorsqu’il voit que son meilleur pote, blessé, va être pris vivant, il le tue. Ensuite, il n’hésite pas à s’amputer lui-même pour éviter la gangrène. Il sait que le mal est à l’intérieur de lui parce que sa logique, qui est de se couper de tout pour ne laisser aucune prise aux adversaires potentiels, aboutit à une sorte de démence qui ne le mène à rien d’autre qu’à cette automutilation. Il va devoir réapprendre l’entraide et la confiance ; c’est là qu’intervient Maria, qui incarne la résistance dans un sens plus positif.
Von Kleist (la taupe), qui œuvre dans le camp du mal absolu, a gardé au fond de lui la petite étincelle, cette voix qui lui dira au moment opportun « maintenant, tu peux arrêter, c’est maintenant que tu peux faire quelque chose de décisif » et il symbolise cette possibilité que l’on a d’affronter le mal de l’intérieur. Si l’on porte le mal en soi, on peut aussi inverser la proposition…
Et Pilgrim… il est policier, il lutte contre les criminels, il est non violent… etc. C’est le bon ; pourtant il est un peu hypocrite… par exemple, il trompait sa femme avec sa secrétaire mais depuis qu’il est veuf, il a interrompu sa relation avec Marjorie parce qu’il refuse d’admettre sa faute, qu’il rejette sur son ancienne maîtresse. De même, il est prêt à menacer d’expulsion une pauvre famille mais il abandonne à son bras droit le soin de formuler la menace ! Et en même temps, pour mener à bien son enquête, il laisse vivre en paix un certain nombre de criminels. On voit que la violence, les fautes de Pilgrim sont portées par les autres. Il va finir par effectuer une sorte de pèlerinage au cours duquel il va être amené à reconnaître un certain nombre de ses fautes. Et lui aussi trouvera sa rédemption…

Il paraît que vous ne vous êtes jamais rencontrés avec John Cassaday [le dessinateur – Ndr] ; comment s’est établie la collaboration ?
C’est Fabrice, des Humanos, qui l’a rencontré à San Diego lors d’un festival. Il a d’abord dit non au projet parce qu’il avait plein de boulot. Mais lorsqu’il a eu connaissance des grandes lignes du scénario, ça commencé à éveiller son intérêt, d’autant qu’il avait aussi envie de travailler sur une histoire située pendant la Seconde Guerre mondiale. On a donc fait traduire le scénario, il l’a lu, et il a dit oui – à condition que l’on soit prêt à attendre à peu près un an, le temps pour lui de terminer ses travaux en cours. On était prêts à attendre deux ans s’il avait fallu ! Dès lors il était important qu’on soit d’accord sur l’ensemble de l’histoire ; on ne pouvait pas se permettre de lui envoyer le scénario planche après planche. J’ai donc préparé une version globale que l’on a fait traduire d’un bloc, de manière à pouvoir le remanier en cas de besoin. Ensuite, on a beaucoup communiqué par e-mail. Le premier état du scénario comportait de nombreuses scènes superflues, et John m’a beaucoup aidé à élaguer ; il a l’œil pour ça. On a fini par arriver à quelque chose de satisfaisant, de bien carré, et là il a pu commencer à travailler. La phase suivante a consisté à lui fournir une documentation conséquente.

Avez-vous été très précis dans vos indications ou bien avez-vous laissé John libre d’interpréter les personnages comme il l’entendait ?
Non, je ne suis pas très précis dans mes descriptions de personnages. Je donne plutôt un cadre général, des intentions que le dessinateur va transcrire de façon à s’approprier le personnage. Par exemple, pour Pilgrim, j’avais indiqué qu’il n’avait rien du héros dont nous rêvons : pas beau, un peu bedonnant, il commence à perdre ses cheveux et porte des lunettes. Pour Karel, je vais juste signaler qu’il a aux alentours de 26, 27 ans mais qu’il en paraît 5 de plus, et qu’il est très dur même si physiquement il a l’air plutôt frêle. Et lorsque John a réalisé ses premières transcriptions, on se consulte pour voir si ça colle ou pas. Pour certains personnages, on s’est livrés à un petit casting ; je lui ai passé des photos en lui disant « voilà, ça pourrait être Untel. » Par contre, je suis beaucoup plus précis dans mes indications de mise en scène : en procédant au découpage en cases, je précise en général selon quel axe la scène doit être montrée (plongée, contre-plongée… ). Mais ce n’est pas systématique, et en l’absence de précisions, c’est la liberté de John qui va s’exprimer. Cela dit, dans l’un ou l’autre cas, John garde quand même une marge d’interprétation. Là où je suis extrêmement précis, c’est lorsque je mentionne, pour telle ou telle case, « vu par Untel ». C’est un cadre à suivre impérativement parce que rendre apparent le point de vue est déterminant pour le sens de l’histoire. Par exemple je tenais à montrer certaines scènes à travers les yeux du chat – c’est très signifiant sur le plan narratif. J’ai donc indiqué « vu par le chat », mais c’est John qui a imaginé de recourir au noir et blanc pour signifier que la scène était vue par le chat.

Comme vous avez une culture très cinématographique, je suppose que vous visualisez en écrivant. Est-ce que le travail de John Cassaday a correspondu à ce que vous aviez visualisé, et est-ce que son dessin a amené une sorte de « relecture », de « redécouverte » de votre scénario ?
Ça correspondait complètement ! Mais je savais que ça correspondrait puisque, à travers d’autres séries, j’avais eu un aperçu de son dessin très réaliste et de son sens du cadrage propre aux comics. Je suis donc parti en confiance, et dès que j’ai vu ses premiers dessins, j’ai compris que ça collait parfaitement. Cela dit, oui, la transposition en dessin a changé mon point de vue sur certains points, la violence par exemple : en écrivant des choses du genre « Untel mitraille Untel », on n’a pas forcément une vision très nette de la scène, et lorsqu’on la voit dessinée, ce n’est plus du tout la même chose… En ce qui concerne les personnages, je sais que certains scénaristes les changent après les avoir vus dessinés ; pas moi. Je crois que ça tient à ce que John est toujours très exact dans les expressions qu’il leur donne. Et s’il lui arrive de ne pas parvenir à transcrire avec justesse une émotion donnée, c’est peut-être parce qu’elle ne fonctionne pas – est-ce bien de la peur, ou plutôt de la colère que le personnage éprouve ? On va donc reconsidérer la question, jusqu’à ce qu’on trouve l’émotion juste, celle qui fonctionnera pleinement. La mise en dessin peut aussi amener à une relecture des dialogues : par exemple on imaginait un type dire telle chose avec colère, puis avec le dessin, on s’aperçoit que ça a beaucoup plus d’impact s’il s’exprime en étant calme – donc on enlève le point d’exclamation…

Pour les ambiances colorées, est-ce John qui vous a d’abord soumis des propositions ou bien aviez-vous indiqué au préalable ce que vous souhaitiez ?
C’est tout John ! je lui précisais juste si la scène se passait le matin, la journée, le soir ou la nuit. Parfois j’ai été jusqu’à mentionner l’heure : ça permet de jouer sur les décalages horaires et d’indiquer la simultaneité des événements d’un pays à l’autre. Pour en revenir à la question des couleurs, John a une coloriste attitrée, Laura Depuy ; il s’entend très bien avec elle et ils ont beaucoup travaillé ensemble. Les Humanos ont fait ce qu’il fallait pour que ce soit elle qui travaille sur Légion, ça a fait plaisir à John, et donc ça a beaucoup facilité le travail. J’ai parfois été surpris par certains choix de couleurs, mais bon… Christian Rossi [le dessinateur de W.E.S.T – Ndr] a une approche très intéressante de la couleur ; il dit : « pour moi la couleur c’est ma musique. Comme il n’y a pas de bande son en BD, eh bien je cherche des correspondances musicales à la couleur ; il y a des moments où il faut que ce soit sourd, et d’autres où il faut que ce soit strident. »

Ces différences de texture que l’on note dans Légion – aspect pastel ou au contraire couleurs en à-plats monochromes – correspondent aux modulations musicales ?
Exactement. Mais ces différences sont aussi liées au mélanges des techniques, manuelles, informatiques… etc. Tout est mis en œuvre pour produire un effet donné. Sans que les lecteurs sachent comment c’est fait…

Le scénario a été écrit puis traduit d’un bloc, mais pour le découpage, ça s’est fait comment ? Vous vous êtes d’emblée calés sur trois volets ?
Oui ; d’ailleurs, la version non dialoguée – le séquencier, là où tous les décors sont indiqués (extérieur nuit… etc.) – était déjà divisée en trois albums. De toute manière, j’aime bien savoir où je vais, et dans le cas de Légion, ça me paraissait particulièrement important d’abord parce que l’histoire en elle-même est très complexe – on ne peut pas se permettre de boucler l’album n° 1 sans avoir d’idées précises quant à ce qui va advenir au n° 3, sous peine d’être confronté à des problèmes de cohérence – et ensuite parce que la morale qu’elle véhicule n’a rien d’anodin. Il m’a semblé que, vis-à-vis des lecteurs et des gens avec qui je bosse, il fallait justifier certaines options du scénario par le but final que je poursuivais. Je ne veux pas dire qu’il n’y aura aucun changement d’ici que la trilogie soit terminée, mais simplement que le cadre est suffisamment précis pour que l’on puisse, s’il le faut, modifier les albums 2 et 3 en sachant exactement sur quels points, et de combien d’espace on dispose. Et le fait de travailler en deux langues, à distance, oblige d’autant plus à savoir dès le début où l’on veut aller.

Qu’est-ce qui pourrait motiver ces petits changements dans les deux prochains albums ?
D’abord la relecture précise de John. Il a bien sûr lu l’ensemble du scénario, mais quand il va attaquer son découpage, il va le relire très précisément, séquence par séquence, et il se peut que par endroits, dans le story board, il remarque des données superflues ou au contraire qu’il ait envie de rajouter un élément. Moi aussi je vais me relire de mon côté, et quand on se relit après avoir laissé passer un an, eh bien on a des surprises ! On a un regard un peu neuf et ça peut amener quelques modifications. On va alors seconcerterparmail, John et moi ; ce sont aussi ces allers-retours dans une collaboration qui font avancer.

Du fait que le scénario a été écrit d’un bloc, quel va être le rythme de sortie des albums ? Un par an comme dans la plupart des séries, ou bien est-ce que ce sera un peu plus resserré ?
Un par an… La plupart des éditeurs franco-belges seraient heureux s’ils pouvaient tenir le rythme d’un album par an ! ! ! Là par exemple, il va s’écouler un peu plus d’un an entre le 1 et le 2, non pas parce que John travaille lentement, loin de là – il travaille même très vite – mais parce qu’entre ces deux albums,il a repris un petit truc qui s’appelle X-Men, et on ne va pas luien vouloir ! Il reprendra donc Légion en mars 2005 et prévoit de finir en juin-juillet – ce qui est surréaliste ! Puis il enchaînera le 2 et le 3, qui sortiront à moins d’un an d’intervalle, je pense. Cela étant, il faut aussi prendre en considération les différentes contraintes éditoriales et commerciales ; c’est l’éditeur qui décidera des dates de sortie. Ça peut paraître long, et les délais d’attente sont aussi frustrants pour les scénaristes que pour les lecteurs ! d’un autre côté, ça permet aux scénaristes de revenir sur leurs boulots, de retravailler… et à la fin je pense qu’on y gagne. Attendre ne me gêne pas, mais ce que je n’aime pas en tant que lecteur, ce sont les séries qui se délayent – faire cinq albums au lieu des trois prévus sous prétexte que la série marche bien… Et comme je n’aime pas en tant que lecteur, j’essaie de ne pas le faire en tant que scénariste.

Donc vous vous débrouillez pour qu’il n’y ait pas l’inévitable séquelle…
À la rigueur, on pourrait décider de faire une séquelle à Légion – ou une « préquelle », ce qui peut être marrant aussi. Je pense qu’il y a suffisamment d’éléments dans le scénario pour le permettre. Pourquoi par exemple ne pas imaginer plein de contextes historiques différents ? Mais alors ça représenterait de nouveaux cycles de deux ou trois albums à chaque fois. La récurrence me dérange pas mais il faut qu’il y ait des fins parce que je trouve primordial de ne pas laisser les lecteurs sur leur… faim ( !). C’est d’autant plus important de donner une fin à Légion que dans ce type d’histoire, le taux de survie des protagonistes n’est pas des plus élevés !

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 11 mai 2004 dans les locaux des Humanoïdes Associés.

 
     
 
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