Thomas Savage, Rue du Pacifique

Une page de l’histoire du Montana, tournée par l’entremise de l’existence d’une famille d’éleveurs, les Melten

L’on pourrait dire de John Metlen que sa vie d’adulte ne démarre pas sous les meilleurs auspices : le droit d’aînesse l’a contraint à laisser le ranch familial aux mains de son frère. Mais son père lui a garanti qu’il serait bien loti. Il n’en demeure pas moins qu’il est, d’une certaine manière, éjecté de l’histoire familiale. Au lieu d’être pris dans une continuité généalogique, le voilà obligé de partir de zéro. Il part donc s’installer dans le Montana avec sa femme Lizzie. Il pose ainsi la première pierre de sa nouvelle existence – et, comme en reflet de cela, il se coule dans le petit groupe de pionniers qui contribuèrent à fonder la ville de Grayling. Une cité qui prospère : trente ans après sa reconnaissance officielle (en 1890), les festivités qui célèbrent cet anniversaire iront jusqu’à attirer le gouverneur du Montana en personne, accompagné de sa digne épouse. Les Melten, eux, auront connu bien des déboires – le banquet du trentenaire de Grayling en marquera le point culminant, après quoi la chute est consommée et ne laisse d’autre choix que la fuite.

Grandeur et décadence d’une famille embarquée dans le tumulte de la colonisation progressive de l’Ouest américain par les Blancs… Pour un peu, on s’imaginerait être plongé dans une banale saga familiale, portée par l’élan épique qu’insuffle inévitablement un contexte historique troublé, auquel s’attache de surcroît une puissante mythologie. Mais l’attente du lecteur est prise en défaut au fur et à mesure qu’il avance dans le récit. Ainsi des événements que l’on s’attendrait à voir apmplifés, développés à grands paragraphes s’attardant sur les états d’âme des uns et des autres – des faits auxquels une fresque historico-familiale accorde d’ordinaire une vaste place narrative et émotionnelle – tournent ici au non-événement tant ils sont rapportés de manière distanciée, coupant court à tout pathos et donc à tout investissement affectif de la part du lecteur. Voici, par exemple, comment est narrée la mort de Lizzie – qui pourtant était comme la lumière de la vie de John, et qui comptait tout autant pour leur fils Zack – victime de l’épidémie de grippe espagnole :
Pendant deux jours et deux nuits, elle fut lucide et parla de choses anciennes, mentionnant le passé pour annuler le présent. […]
Elle eut la chance d’être encore consciente trois jours après l’armistice ; John lui avait apporté le journal. Peut-être mourut-elle heureuse. Elle ne parla pas une seule fois d’amour. Leur amour parlait de lui-même. Son cercueil, comme celui de Martin Connor, fut parmi les derniers de bonne qualité encore disponibles.

Rien donc, dans la vie des Melten (un secret à découvrir, un méfait dont il faut porter le poids, une vengeance à accomplir…) qui soit susceptible de soutenir une « intrigue » au sens romanesque du terme – et la peinture même des mœurs, des codes sociaux, pourtant fine et précise, paraît n’être là que de manière incidente… Cest l’écriture – le ton si particulier de Thomas Savage, avec ses pointes de cynisme, et qui grince à souhait, puis son fascinant talent pour construire la psychologie de ses personnages au travers de leurs gestes, de leurs regards et de leur parole fruste souvent empêchée, toujours très économe de mots, toute nourrie de non-dits – l’écriture seule qui enveloppe, charme et amène juqu’au terme du livre. Ce « vous » lancé de place en place au lecteur, comme les apartés d’un conteur soucieux de se rapprocher de son auditoire… Ces digressions incessantes, et longues, où sont détaillés les règles, les hiérarchies sociales, les petites anecdotes touchant des protagonistes pas même secondaires – plutôt « tertiaires » – et qui semblent éloigner du récit alors qu’elles y ramènent plus sûrement qu’un banal passage narrant par le menu tel ou tel événement familial parce que justement, l’objet du récit n’est pas la dimension événementielle de la vie des Melten mais les subtiles touches qui peu à peu construisent les personnages… Il y a pourtant un point, un point infime en regard de la longueur du roman, vers lequel tout converge – un « point final » au sens le plus propre du terme…

La scène de confrontation entre Anne Melten et Harry Connor, quasi muette, où ce sont les regards qui tiennent lieu de discours. Une sorte de comète incandescente, prolongée par un dénouement très allusif mais lesté d’évidences, qui lui dessine comme une queue évanescente. Une fin où semble tout entier se condenser le sens humain du roman, comme si les presque trois cents pages précédentes n’avaient été qu’un long préliminaire, une route un peu cahoteuse menant à ce point unique à haute densité.
On retrouve cette même intensité finale et cette évidence tranquille de l’implicite qui marquaient d’une empreinte si forte les deux autres romans de Thomas Savage à ce jour traduits en français – Le Pouvoir du chien  et La Reine de l’Idaho – ce dernier venant de sortir en édition de poche aux éditions 10/18 dans la collection « Domaine étranger ». 
Comme dans tout grand roman, c’est la haute tenue de ce qui précède qui impulse sa force au dénouement. Si d’aucuns tendent à ne voir en Thomas Savage qu’un chantre talentueux de l’histoire de l’Ouest américain et des paysages du Montana, il importe de rappeler qu’il est surtout un grand écrivain, maîtrisant à merveille et de façon très personnelle l’art du récit aussi bien que celui d’installer la psychologie de ses personnages avec une étonnante économie de phrases.

isabelle roche

   
 

Thomas Savage, Rue du Pacifique (traduit de l’américain par Pierre Furlan), Belfond, mars 2006, 290 p. – 19,00 €.

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