Sylvia Rozelier, Deux Heures

Une infime tranche de vie, décortiquée minute par minute parce que s’y joue le pire des effondrements

Qu’est-ce que deux heures dans toute une vie ? Pour certains, le temps d’une séance de cinéma, la durée du trajet domicile-bureau, le temps passé à préparer un bon repas pour profiter d’une douce soirée à deux… Mais pour une mère de famille qui vient d’apprendre que sa petite fille de 5 ans et son ex-mari étaient sûrement à bord d’un avion qui vient de s’écraser, deux heures à passer dans l’incertitude, cela représente une éternité de souffrance, de solitude, de regrets, de questions…

Paris, le 3 janvier 2004, 8h44 du matin. Une femme et un homme enlacés dans un lit… A priori rien d’anormal. Une nuit d’amour, de plaisir… jusqu’à ce coup de téléphone. Un Boeing 737 en provenance de Charm-el-Cheikh en Égypte s’est écrasé peu de temps après le décollage. Cent trente-trois Français à bord revenant de vacances. Aucun survivant. Un fait divers qui ne laisse personne indifférent en général. Qui en effet n’a jamais eu, ne serait-ce qu’une seule seconde, cette pensée pour lui-même ou un proche lors d’un voyage : et si l’avion s’écrasait ? Mais quand son propre enfant est peut-être à bord de cet appareil, alors c’est toute sa vie qui s’écroule sous ses pieds.

Pour son premier roman, Sylvia Rozelier aborde le thème du drame, basé sur une catastrophe réelle, celui d’une mère de famille divorcée qui pendant deux heures de sa vie va tout d’abord refuser, lutter puis accepter l’idée que sa fille est morte. Mais comment savoir, comment être sûre ? La cellule de crise ne sera opérationnelle que deux heures après ce coup de fil de sa mère lui annonçant le drame. Alors commence pour elle la descente aux enfers : non, c’est impossible, ils n’étaient pas dans l’avion ! Ce genre de choses n’arrive qu’aux autres. Puis, les interrogations : pourquoi ne l’ai-je pas prise cette semaine-là avec moi pour les vacances et échanger ma garde avec celle de son père ? A-t-il su la réconforter au milieu de tous ces gens qui hurlaient de peur ? Elle, aurait su ! Elle est la mère de l’enfant, sa mère.

Puis vient inévitablement le temps de la résolution, de l’acceptation, sans larmes, sans cris. Et ce mot terrible qui tombe comme un couperet : morte ! Oui, sa fille est morte, enfin elle prononce le mot interdit. Son ex-mari aussi. Et avec eux, toute leur vie de famille, malgré la séparation. Personne ne peut rien y faire. Ni son amant, journaliste, qui devient la cible de sa colère car il représente alors le vautour qui montrera les images à tout le monde.

L’originalité de ce premier roman est la description minute par minute entre 8h44 et 11h05 de l’état d’esprit de cette mère de famille, qui petit à petit doit se résoudre à la disparition de son enfant, Meï, qui n’entrera jamais au CP. Le lecteur vit ainsi toutes les phases de doute, d’incertitude, de colère, de haine, d’acceptation puis de résurrection en même temps que la mère. Jusqu’au dénouement final et enfin les pleurs…
Sylvia Rozelier nous livre ici un très bel ouvrage et réussit à placer le lecteur au cœur du récit : non pas à l’extérieur de la mère, mais en elle. Ses émotions, son espoir, sa rage, sa douleur… nous les vivons, comme si nous-mêmes avions perdu quelqu’un ce jour-là.

Deux heures, voilà la durée qu’il faut pour passer par tous les stades émotionnels : désespérer, croire, mourir et renaître grâce à un simple coup de fil. Cet ouvrage est un hommage vibrant à la vie mais surtout à nos enfants, à l’amour d’une mère pour le fruit de sa chair. Finalement, deux heures, c’est tout simplement le temps qu’il nous faut pour vivre et profiter de chaque moment.

violaine cherrier

   
 

Sylvia Rozelier, Deux Heures, Le Passage, janvier 2006, 120 p. – 14,00 €.

 

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