Mohammed El-Bisatie, D’autres nuits

Dans les films du cinéma égyptien de cette époque, tout tourne autour des amours déçues

LÉgypte dans la totalité de ses charmes et de ses rythmes habite ce livre merveilleux et torturé. L’Égypte dans ses contradictions visibles et invisibles, ses tabous, ses secrets et ses non-dits respire dans le récit de Mohammed El-Bisatie. Au fil des pages, au fil de l’âge de son héroïne principale, le lecteur devient voyeur et trouve à cela un plaisir innocent.

Si tout respire l’originalité dans cette œuvre, c’est parce qu’elle ne met en scène que la banalité troublante de la vie d’une femme, au Caire. Nous sommes régulièrement invités à dépasser les frontières des interdits de cette société cairote où sont convoqués tabous et fantasmes. L’auteur donne à savoir plus sur ces femmes ignorées, célibataires ou veuves qui vivent seules et qui relèvent des inclassables dans une société patriarcale. Cette histoire peut susciter les désirs de ceux qui connaissent l’Orient arabe et de ceux qui le rêvent. Cette femme du Caire des années 70 a une histoire, une enfance et des désirs. Ses lassitudes surgissent lorsque le rythme du récit s’accélère. Ses rêves accompagnent la moiteur de la ville. Des secrets ? Elle n’en a presque pas… L’histoire ? Simplement celle d’une femme qui traîne nonchalamment ses blessures. Elles sont simples et racontent une journée ; une vie. Dans les films du cinéma égyptien de cette époque, tout tourne autour des amours déçues… L’argument pour l’auteur est le même. Ainsi s’enchaînent, sur un rythme typiquement égyptien, les nombreux sujets traités dans cette biographie d’une anonyme. Le lecteur retrouve des réalités que le cinéma égyptien ne peut pas montrer et qui sont ici abordées avec un véritable courage, l’air de ne pas y toucher… La sexualité de cette femme divorcée… Le désir féminin… Le plaisir féminin qu’éprouve, ou pas, celle dont nous suivons la vie, un jour durant… une vie durant…

Avec une incroyable maîtrise, que la traduction de l’égyptien au français rend étonnamment bien, l’auteur nous propose les rythmes et réalités égyptiens. Lenteur des après-midi, indolence des nuits chaudes et humides, accélération des matins frais… Le Caire nous submerge de sa poussière, de ses odeurs, de ses lumières. L’ensemble est rendu indirectement. Seule compte l’histoire de cette femme, ou plus exactement celle de sa vie qui semble souvent ne pas lui appartenir, et celle de ses rencontres, tantôt voulues, tantôt acceptées…

Au-delà du charme narratif, l’auteur propose une lecture vraie de la société égyptienne, d’hier certainement mais aussi d’aujourd’hui… Une main inconnue assassine les amants de cette veuve jeune et sensuelle… La police sait tout sur un poète inconnu mais potentiellement subversif, le nouveau riche est brutal et imbu de réussite ridicule… il viole presque cette femme qui pourtant le désirait un peu… Des habiletés littéraires dira-t-on : la main invisible qui assassine les amants de passage symbolise la mémoire qui « efface » tout à la fois les interdits transgressés et les futilités de chaque jour ; la police qui sait tout mais n’intervient que rarement, « au moment des crises » joue le rôle de la conscience… Il reste que ces ingéniosités stylistiques renvoient inévitablement à des réalités de cette société où se disputent la sclérose du passé et le désir de changement…

Cette sociologie de la féminité et de la solitude dans une ville arabe apporte ou confirme une information, et cela vient couronner le plaisir donné par ce livre : cette femme, que l’on imagine volontiers victime de la solitude, jusque dans ses désirs, est en réalité maîtresse absolue des situations intimes. Les hommes sont faibles et vulnérables dès lors qu’elle leur cède…

arthur nourel

   
 

Mohammed El-Bisatie, D’autres nuits (traduit de l’arabe – Egypte – par Edwige Lambert), Actes Sud coll. « Mondes Arabes », avril 2006, 172 p. – 19,00 €.

 
 
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