Edeet Ravel, Dix mille amants

Dans l’Israël de la fin des années 70, une histoire d’amour est prétexte à un tableau tout en nuances de la situation politico-militaire

Lily a 20 ans dans cet Israël de 1977 où l’occupation et la colonisation des territoires « libérés » sont à leur paroxysme. Elle est née dans un kibboutz puis a grandi au Canada avant de revenir en Israël pour poursuivre ses études. Elle rencontre Ami en faisant du stop pour aller à Tel Aviv. Ami est interrogateur pour le Shin Beth. Méfiante au départ, elle finit par s’éprendre de l’homme mystérieux et plein d’assurance qu’il est.
Elle ne sait pas que s’amouracher d’un interrogateur n’est pas chose facile. Ainsi doit-elle se plier à un interrogatoire des services secrets en bonne et due forme avant de recevoir une homologation de sécurité afin de pouvoir fréquenter Ami. Car, dit-elle, en Israël tout le monde est khachoud – suspect.
Peu à peu, Ami va lui dévoiler les conditions de vie dans les cellules, la manière dont les services secrets torturent les Palestiniens « suspects », les humiliations perpétrées parfois contre des innocents… Au fur et à mesure qu’il se confie, Ami se sent rongé de l’intérieur par un système qu’il déteste et qu’il dépeint comme nocif pour tous. Interrogateur pacifique et humain, il impose un style bien particulier dans l’univers déshumanisé des interrogatoires. Il est le seul à détacher les prisonniers qui lui font face, à partager son hommos, voire même à fumer du haschich avec eux. Ces manières singulières mais efficaces de récolte d’informations font de lui l’interrogateur le plus prisé des services de sécurité.
Pourtant Ami vit un véritable dilemme quotidien, pris en étau entre son patriotisme et ses amitiés palestiniennes, jusqu’à ce qu’il décide finalement de démissionner, au grand dam de ses supérieurs

Le livre, qu’on imagine aisément en partie autobiographique, nous transplante au cœur d’un Israël toujours d’actualité, un Israël pétri de contradictions et de dilemmes permanents.
Dans cette terre qui se dérobe toujours, comme le prophétisait la Bible, et qui échappe à tous, terre sainte par Dieu puis maudite par l’homme, ce pays nous apparaît comme faisant le lit d’insolvables tragédies. Et l’auteur de nous rappeler :
Est-ce qu’il existe un seul autre pays au monde tout simplement appelé  » la terre » ? (ha-aretz)
Mais si traiter de la situation en Israël relève toujours d’un difficile exercice de style – surtout lorsqu’il s’agit de remettre en cause les méthodes utilisées par les services secrets – Edeet Ravel semble bien connaître les rouages du système et, sans tomber dans le pathos, elle sait déjouer habilement les pièges tendus par la censure officieuse. C’est donc libre interprétation qu’elle laisse au lecteur lors de la scène finale, qui dresse un portrait accablant mais tout en nuances de l’establishment politico-militaire israélien .
En outre, le roman est infiltré de brèves diversions linguistiques où l’auteur tisse des parallèles entre l’hébreu antique et moderne, révélant ainsi le poids de l’histoire et du religieux sur le présent.

Pour toute personne un tant soit peu intéressée par la situation au Proche Orient, le roman d’Edeet Ravel est une véritable réussite. Elle réussit l’exploit de dessiner derrière une histoire d’amour rondement menée une trame de fond historico-politique où s’érige une véritable remise en question du « modèle démocratique israélien ». Mais l’auteur joue dans la subtilité : elle s’abstient de tout parti pris militant et entre Ami, interrogateur israélien révolté par les méthodes sécuritaires, et son meilleur ami Ibrahim, Arabe israélien totalement intégré dans la société civile mais pourtant citoyen de troisième zone, on comprend bien qu’il n’y a qu’un seul camp de la paix en Israël : celui qui se joue des religions et des races. 
Les néophytes seront tout aussi curieux d’ouvrir les pages de ce livre riche en tous points et qui, loin de tout préjugé et dogme stérile, nous éloigne hors des sentiers battus pour nous représenter une région du monde où se noue un conflit qui ne peut laisser personne indifférent : celui d’une terre trop élue où le politique, jamais, ne semble pouvoir échapper au religieux.

sonia rahal

   
 

Edeet Ravel, Dix mille amants (traduit de l’anglais – Canada – par Bernard Cohen), Belfond coll. « Les Étrangères », octobre 2005, 324 p. – 19,00 €.

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