Agustina Bessa-Luìs, La Sibylle

Nous sommes au Portugal, dans la vallée du Douro – autrement dit une province, un village… Mais à la fin du XIXe siècle

Agustina Bessa-Luis, La sibylleCompacte, tumultueuse, riche, dramatique, imagée mais aussi sombre, acide, vive et intense ; telle est l’écriture d’Agustina Bessa-Luìs. La Sybille, roman écrit en 1954, vient d’être réédité en français aux éditions Métailié en même temps qu’un autre de ses roman L’Ame des riches.

Ces deux livres ont en commun de parler de femmes et surtout du devenir de ces femmes. Nous sommes au Portugal, ce Portugal de l’auteur, dans la vallée du Douro – autrement dit une province, un village : quelques familles, d’un côté les riches marchands, les paysans qui ont des terres et des fermes, et de l’autre… De l’autre côté ils sont plutôt pauvres, il n’est pas rare de les voir mourir dans un fossé ou être incarcérés pour de menus larcins.

L’auteur nous décrit le Portugal de la fin du XIXe siècle, douloureux et sombre, teinté de monotonie aussi car la vie manque sérieusement de loisirs dans ces campagnes reculées.

Lunivers des femmes de ces générations était excessivement restreint : presque vendues à des maris sans fortune ou au contraire riches mais plus vieux de trente ans, les femmes ne sont alors considérées que pour les biens qu’elles peuvent apporter, et grand mal leur viendrait de s’aviser de mettre au monde des filles. Les filles sont en effet encombrantes et coûteuses, inutiles et causant de nombreux problèmes. Il est vrai que les hommes avaient de grandes tentations : partir à l’aventure du côté des Amériques et des plantations exotiques grâce auxquelles chacun pouvait faire fortune, et partir à l’aventure tout court en troussant tous les jupons alentour, et malheur à celle qui était séduite, elle se voyait invariablement accusée d’avoir le tort d’être une femme, tout simplement.

On pourrait croire que l’œuvre d’Agustina Bessa-Luìs est une prose virulente de féministe mais il n’en est rien car les femmes qu’elle dépeint sont fortes et rebelles autant que sournoises ou intelligentes, elle ne prend pas parti mais nous décrit plutôt un système dans son entier, avec ses ressorts autant que ses travers.

Les femmes de cette époque n’avaient guère le choix et leur vie dépendait la plupart du temps du mariage qu’elles réussissaient à faire effectivement. Pourtant Quina, héroïne de cette épopée familiale, ne se mariera pas et élèvera son destin à force de courage et de travail. Elle deviendra ainsi un exemple que jalouseront certains alors que d’autres l’admireront. Cette force solitaire et tenace, lui permettra une vie hors du commun, petite paysanne d’un siècle où une femme valait moins qu’un animal de ferme, elle accumulera les richesses, travaillant comme une forcenée mais dans une solitude finalement payée très cher.

Alors qu’en est-t-il du destin de toutes ces femmes qui auront cherché à gagner une forme de liberté et d’émancipation sans pour autant pouvoir la partager avec le reste de la société dans laquelle elles vivaient ? C’est peut-être sur ce point qu’Agustina Bessa-Luìs nous livre son regard le plus subtil, car de Quina, à Maria, en passant par Germa ou Estina, elle nous permet d’être les témoins privilégiés de leurs âmes, de leurs égarements et de leurs erreurs, de leurs remords autant que de leurs conquêtes ou leurs réussites.

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Agustina Bessa-Luìs, La Sibylle (traduit du portugais par Françoise Debecker-Bardin), Métailié coll. « Suite portugaise », octobre 2005, 278 p. – 11,00 €.

 
     
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