Neil Gaiman, Anansi Boys

…Avoir la ruse du Tigre, l’acuité de l’Aigle, avoir la patience du Serpent…

Anansi Boys, Neil GaimanAnansi Boys, un titre comme une énigme et dés lors on sait qu’ils sont plusieurs. Une couverture extravagante et presque fluo représentant l’araignée, ou l’Araignée.
Plutôt effrayante, au milieu de l’orage, jaillissant d’une toile qui semble provenir de l’univers infini… On se dit qu’il s’agit de science-fiction, qu’il s’agit peut-être d’un polar, ou d’un thriller, énigmatique et fantastique. Voila bien les termes qui pourraient le mieux représenter ce dernier opus de Neil Gaiman ; mais c’est bien plus que cela : déroutant, magique, sentimental, effrayant, drôle et même burlesque.

C’est un conte autant qu’une saga, un univers en soi et l’on y est projeté dès les premières pages à pleine brassée. On tente bien de surnager, de garder encore un peu de ses convictions, de ses repères, mais déjà il est trop tard. L’on est saisi par les filets du Dieu Araignée et il est impossible de s’en défaire.

AnansiBoys est l’un de ces livres que l’on ne peut lâcher une fois commencé. Il faut avoir deux, trois heures devant soi pour bien faire, sous peine de subir la frustration terrible du lecteur qui doit attendre pour connaître la fin.

Il y a Gros Charlie Nancy, il y a aussi son reflet, son frère, Mygal. Il a un drôle de surnom ; Gros Charlie Nancy, il existe dans ce monde bien réel : il est un homme plutôt banal, comptable de son état, avec une petite vie bien rangée, il est même fiancé. Faut-t-il inviter son père à son mariage ? La question tombe à vide lorsqu’on apprend le décès de celui-ci. Un décès comme point de départ de l’aventure. Une mort, mais est-ce bien le cas, qui force les remises en question et amène des réponses des plus inattendues.
Gros Charlie va alors entamer son voyage, son initiation. Il renoue, par la force des choses, avec sa famille, son histoire. Passé et souvenirs rejaillissent, bouleversant sa vie et ses convictions. C’est une introspection éprouvante qui va cependant mettre à jour son courage et sa force.
Seulement, il y a aussi l’autre. Quelques jours auparavant il n’avait pas d’existence, et pourtant le voila, il est là, on l’a appelé et il est venu. Définitivement il est là : Mygal.

Un drôle de nom, aussi, et un frère bien étrange. Il est un peu comme une hallucination. Au départ on doute, on ne lui laisse pas prendre corps. On se dit : paranoïa, drogue, conspiration ? Mais au fil des pages, le lecteur est bien obligé d’accepter sa présence. Le voila, ce frère quasi imaginaire, ce reflet, qui chamboule tout sur son passage, avec folie, décadence et irrespect, sans tabous, et malgré tout avec affection ! Une caricature de frère en quelque sorte, presque celui qui pourrait trotter dans la tête de tout un chacun. On se prend au jeu, et finalement on l’aime bien. Mais dans la vie de Gros Charlie, rien ne va plus et c’est même de pire en pire ! De la romance au sentimentalisme on passe au roman noir, jusqu’au meurtre. Et tout se chevauche… l’espace, le temps et les univers : car il y a des dieux, leurs histoires et surtout leurs règles. Il n’est pas aisé pour Gros Charlie d’y croire, d’y voir clair et encore moins d’y prendre part. Les circonstances autant que les rencontres vont lui imposer des choix fous. Pourtant ces provocations seront les clés de son parcours initiatique.

Neil Gaiman, encore une fois, et après le succès d’American Gods en 2002, nous livre un conte extravagant et sauvage dans la veine des grandes œuvres de la nouvelle vague du fantastique contemporain. Chaque personnage, du principal au figurant, réussit à nous toucher, voire à nous imprégner. C’est une prouesse d’écriture, une façon, une réussite. C’est aussi l’éventail des talents de l’auteur qui nous emmène dans cette profusion d’univers, de concepts, de regards sur la sensibilité du monde. La subtilité de cette approche mais encore plus, son ingénuité, représente la matière première de l’auteur autant que sa propre mythologie. Déjà, dans American Gods il s’agissait de dieux : des dieux anciens et des nouveaux dieux.

 Ici, le personnage lui-même, l’homme, fini par se révéler être un dieu. Un dieu gentil, un dieu du foyer, un dieu animiste.
Mais n’avons-nous pas souvent tendance à nous comparer à eux ? Avoir la ruse du Tigre, l’acuité de l’Aigle, avoir la patience du Serpent… N’y a-t-il pas toujours eu un petit peu d’eux en nous ? Peut-être l’avions-nous simplement oublié un instant ?

karol letourneux

   
 

Neil Gaiman, Anansi Boys (traduit de l’anglais par Michel Pagel), Au Diable Vauvert, avril 2006, 491 p. – 22,00 €.

 
     
 
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