Mauricio Electorat, Sartre et la Citroneta

Voilà ce qu’offre ce livre : une sorte de dictature d’auteur… forcer son lecteur à lire à bride abattue, l’amener à se perdre, à se tromper de nom

Sartre et la CitronetaSantiago du Chili, Sartre et la citroneta : le pitch dirait l’histoire de l’Exilé et du Mouchard se retrouvant dix ans après la dictature chilienne à Paris et par hasard, deux hommes mêlant leurs souvenirs et finalement un univers où la politique leurre et dupe tout le monde. La gauche clandestine et la junte militaire également vaudevillesques. Le thème est brûlant mais s’annonce aussi sur le ton de l’ironie.

Dès l’ouverture du livre – page 11 – on plonge au fil d’une écriture rapide qui entraîne dans cette histoire. On ne peut s’arrêter, il n’y a point de chapitre, point de halte où se reposer. On doit suivre, sans doute aussi fuir. Au rythme des pages, au rythme d’un style qui est une respiration haletante, urgente, entrecoupée de souvenirs, d’images, de sons qu’il faut impérativement transmettre. Mais quelle est cette histoire !!

Le héros est une sorte d’anonyme, quelqu’un comme vous et moi, sans grand charisme, sans grands talents. Un jeune homme simple. Un Chilien, ça change beaucoup de choses. Un Chilien exilé depuis douze ans à Paris, un Chilien du Chili sous Pinochet. Là on ne sait déjà plus à quoi l’on va être confronté. Vengeances, espoirs, tortures ??? Sous quel angle va-t-on être mangé, à la sauce Chili 80’ ? Ceux-là en tout cas, ils parlent, et les dialogues se superposent… se relire pour savoir qui parle, mince j’ai perdu le fils, lui c’est lequel déjà ??? Carlos ? Oui, non, c’est Claudio, enfin lui et Rocio…

Déjà, les prénoms tous en O ou en A, ce n’est pas simple. Et puis les dialogues parachutés, les lieux, les noms de rues à n’en plus finir alors qu’ils ne représentent rien pour nous. Pas d’images, pas de parfums, aucun son. Juste ce qu’il veut bien décrire en dehors des noms de ces rues étrangères. On avance les yeux bandés… ma parole c’est un genre qu’il se donne ! On s’accroche pourtant. Le style est pertinent, pourquoi pas, une sorte de dictature d’auteur : forcer son lecteur à lire à bride abattue, l’amener à se perdre, à se tromper, à se tromper de nom. Il y a erreur sur la personne, mais n’est-ce pas exactement ce qui arrive dans ce livre ?? Oui, ce héros qui nous ressemble n’a-t-il pas subi, lui aussi, cette erreur fatale, ce drame terrible d’être pris pour un autre, d’avoir un moment enduré la frappe aveugle du destin ?

Si on ne se trompe pas – mais on est en errance – cet homme qui se fait appeler Pablo mais aussi Claudio, a été trahi par Carlos appelé aussi Nelson. Il a été torturé, battu, harcelé puis forcé à l’exil. Mais dix ans plus tard, retrouvant son délateur, Claudio se rend compte que Carlos a été manipulé autant que lui, torturé autant que lui. Douleur cette fois-ci de la naïveté adolescente, retrouvailles forcées, souvenirs enfin dévoilés.

Voilà ce qui s’offre au fil des pages sans que l’on puisse reprendre sa respiration. L’on aurait aimé un peu d’air. L’on aurait aimé étouffer un peu moins entre les mots trop serrés. L’on aurait voulu pouvoir appréhender avec plus de distance, plus de calme, l’histoire de ce jeune homme de 20 ans s’engageant dans la lutte politique de gauche sans savoir où il mettait les pieds. Mais l’auteur en a décidé autrement, son écriture est rapide comme un fleuve et elle charrie un trop-plein d’images difficiles à assimiler. L’histoire cependant est cruelle par moments, parfois drôle aussi tant les situations et les comportements sont ubuesques.
Alors malgré le rythme d’écriture auquel le lecteur a du mal à adhérer, on se laisse aller à lire jusqu’au bout pour connaître enfin la chute. Non pas celle du système mais celle d’une histoire chahutée qui laisse égaré, pour finir.

karol letourneux

   
 

Mauricio Electorat, Sartre et la Citroneta (traduit de l’espagnol – Chili – par Bertille Hausberg), Métailié « Bibliothèque hispano-américaine », septembre 2005, 328 p. – 21,00 €.

 
     
 
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