Maggie O’Farrell, La distance entre nous

Un bon roman là où on ne l’aurait pas attendu

Sceptique, l’on entrouvre les pages de ce livre… En quatrième de couverture, une phrase mièvre – un roman magnifique et captivant sur l’amour, les liens familiaux, le hasard et le destin – donne à penser que l’on risque de s’ennuyer ferme. On s’attend à ces romans édulcorés à l’anglo-saxonne version Danielle Steel, préformatées pour la ménagère en mal d’émotions, pleins de bons sentiments, où une idylle sauve toujours du pire.
Il faut parfois se méfier des étiquettes et on trouve parfois un bon roman là où on ne l’attend pas. Ici, par exemple : l’auteur, irlandaise, nous livre un roman touffu et riche, si captivant qu’on ne lâche pas prise facilement.

L’histoire est celle de deux êtres que rien ne prédestinait à se rencontrer. Jake, assistant de réalisation à Hong Kong, se rend en Angleterre pour retrouver ses racines et un père jamais connu. Dans l’Écosse profonde, magnifiquement dépeinte, il rencontre Stella, jeune femme seule mais harcelée par une sœur étouffante, emplie d’un secret qui l’étouffe. C’est là qu’ils se cherchent et s’attisent, se dépêtrant chacun dans un passé lourd qui obstrue leur avenir.
Maggie O’Farrell nous livre peut-être une histoire commune mais elle a le don de mettre en image tout ce qu’elle raconte. Dans un livre gigogne, elle jongle avec plusieurs thèmes, de la fraternité à la quête de père ; de l’identité au métissage, de l’amour à la jalousie.
Elle sait parfaitement dépeindre les rouages familiaux comme les mécanismes subtils du désir.
Elle ne se contente pas de raconter, elle dissèque, si bien que chaque personnage semble être taillé dans le vrai.

Au-delà de l’histoire d’amour, le vrai fil conducteur du roman est bien la quête identitaire.
Quête du père pour Jake, quête de soi pour Stella qui veut couper le cordon avec sa sœur, c’est aussi une quête culturelle pour chacun, que la société d’accueil rejette comme des avortons différents. Stella et Nina, anglo-italiennes, qui mangent des ciabattas et parlent un anglais aux sonorités du Sud, font figures de cas sociaux pour leurs camarades de classe lisses et conformes. Jake, petit Blanc exilé en Chine avec sa mère hippie, est décrit comme celui qui est jaune dedans et blanc dehors par ses compatriotes d’Occident.
La densité du récit montre le brio de l’auteur, qui jongle aisément entre les époques – enfance, adolescence, âge adulte – les lieux – Hong Kong, Edimburg, Kildoune – sans que jamais le suspense ou l’intrigue perdent en intensité.

Ce roman n’est certes pas de ceux qui intellectualisent tout, passant du vécu introspectif à une réflexion ouverte ; mais il faut aussi parfois des livres comme ça, faits de coups de théâtre et de rebondissements où le vécu prend le pas sur la théorisation du réel.
Le troisième roman de Maggie O’Farrell est un peu comme une bouffée d’air frais venue d’Écosse, qu’on lit comme si on y était, dans ces bicoques en bois où l’on boit du earl grey à toute heure du jour…

sonia rahal

   
 

Maggie O’Farrell, La distance entre nous (traduit par Michèle Valencia), Belfond, septembre 2005, 370 p. – 20,00 €.

 
     
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