Hélène Bonafous-Murat, Morsures

À la croisée du roman historique, du thriller artistique, du récit onirique et du documentaire, Morsures est d’une insigne originalité

 

Depuis près de 400 ans, ils s’entre-regardent, figés dans leur contemplation mutuelle par la pointe d’un graveur. Elle assise en un fauteuil aux accoudoirs ornés de têtes de lion, lui debout, penché vers elle et lui enserrant l’épaule d’une main. Devant eux, une table où sont dispersés de menus objets. À l’arrière-plan, un petit ange passe la tête par une porte entrouverte, et dans l’encadrement d’une fenêtre se devinent un brasero, un puits, un cheval attaché à un piquet et, se faisant face, chacun sur sa branche, un écureuil et un pinson. L’estampe est en parfait état. Avant même d’avoir déchiffré la signature, Hortense a reconnu une œuvre de Jacques de Bellange, peintre et graveur lorrain du XVIIe siècle. Un trésor artistique à n’en pas douter : cette gravure n’a, à sa connaissance, jamais encore été répertoriée.

Hortense travaille comme expert aux côtés de Félix Boireau, qui tient, à Paris, une boutique de gravures anciennes. Quand elle découvre cette estampe dans le carton à dessin que lui tend M. Capdebosc, un brocanteur de passage dans la capitale, l’exaltation s’empare d’elle – et fébrilement elle commence à chercher toutes les informations concernant l’artiste lorrain. Peu à peu les indications s’amassent. La nouvelle de la trouvaille se répand dans le petit monde des collectionneurs et s’engage alors autour de Félix et d’Hortense l’incessant ballet de toute une théorie de personnages aussi typés les uns que les autres, croqués d’une plume allègre : les fondateurs de la maison de vente Astarté, tous deux éminents commissaires-priseurs ; leur assistante Mathilde ; la conservatrice du musée Bellange, Dolorès ; un gros client new-yorkais ; un riche amateur parisien ; l’ancien propriétaire de l’estampe Victor de Fourcroy de la Bresle… Autant de chasseurs à l’affût, essayant par tous les moyens de se tenir l’image pour acquise avant même que soit ouverte la vente aux enchères, prévue trois mois plus tard.

Hortense voit se nouer de tortueuses manigances autour de cette estampe. Mais ce ne sont pas ces menées plus ou moins licites qui monopolisent son attention… Ce qui se joue en elle est beaucoup plus subtil : après avoir effectué les recherches d’usage pour authentifier l’image, elle sent croître, et croître encore, son intérêt pour cette œuvre. Plus précisément pour les personnages qui sont représentés… D’abord les identifier – elle est certaine qu’il s’agit de personnages historiques. Puis découvrir à quel moment de leur histoire partagée se réfère la scène gravée. C’est un étrange voyage qu’entame alors Hortense : dans le passé mais aussi dans ses propres rêves, car d’extrapolations en conjectures, elle finit par composer une seule histoire où ses interprétations rêvées se confondent avec les faits avérés. Insensiblement sa voix devient celle de la jeune femme de la gravure ; la fusion se poursuit au point que sa liaison avec l’ex-propriétaire de l’estampe se coule dans celle qu’Hortense n’a pu s’empêcher de prêter aux personnages immortalisés par Bellange…

Fusion, confusion, abolition des frontières séparant rêve, réalité, désirs, espoirs comblés ou déçus, passé et présent… Cette complexe opération alchimique qui s’opère lentement dans l’esprit d’Hortense est, au fond, le véritable thème du roman. La quête de la signification de l’estampe, le meurtre dont est victime un des commissaires-priseurs de la maison Astarté, les objets qui disparaissent avant les ventes… tous ces éléments qui semblent vouloir tracer les lignes conductrices d’une intrigue sont un peu comme des trompe-l’œil : ils paraissent soutenir le récit tant ils se dévident avec toute la rigueur que l’on peut attendre de filins narratifs – et à la fin ils se dénouent – mais ils ne donnent pas sa substance au récit. C’est Hortense, sa façon d’être au monde – son « je » toujours en lisière, aux bords des images, des histoires et de son intériorité – qui l’élaborent au fil des pages. Une substance étrange assurément, tout en glissements impalpables mais où , par places, se détachent des morceaux aux arêtes aiguës : les passages descriptifs qui foisonnent, riches de mille détails – personnages, lieux, objets, sensations… Et l’on touche, avec eux, à l’une des caractéristiques les plus étonnantes de ce texte : il ne bascule jamais dans la comédie, mais sa tonalité demeure, de bout en bout, empreinte d’une légèreté frémissante, d’une drôlerie frôlant souvent la cocasserie, perceptibles notamment dans certaines comparaisons peu communes telle celle-ci :
Sur la chaussée, la neige tournait à la mélasse. (…) Bientôt, Paris aurait l’air sale du chien qui s’est roulé dans la boue.

La meilleure métaphore de ce roman se trouve en son sein même, à la page 108 : dans un café parisien, les miroirs couvrant les murs (…) démultipliaient l’espace et le nombre des consommateurs. L’imagination d’Hortense – plutôt son rapport singulier au monde – démultiplie les niveaux narratifs puis les contraint à fusionner en un point unique : le roman, justement. Qui à son tour suppose un jeu entre réel et fiction – démultiplication supplémentaire. Et à poursuivre ainsi, on finira par se perdre aux mêmes confins que la narratrice…
À la croisée du roman historique, du thriller artistique, du récit onirique et du documentaire humoristico-caustique observant sans complaisance – mais avec un sourire indulgent – l’univers impitoyable des amateurs d’art, des experts et des collectionneurs, Morsures est d’une insigne originalité. Et non content d’être passionnant à lire par la seule grâce du récit qu’il propose, ce livre rend curieux : quel profane, une fois le livre achevé, n’aura pas envie d’en apprendre davantage sur l’histoire de la gravure et ses techniques ? De s’initier aux arcanes de la collection d’estampes anciennes ? Ou encore d’aller flairer l’atmosphère de l’Hôtel Drouot ?…

Lire ici notre entretien avc l’auteur.

isabelle roche

   
 

Hélène Bonafous-Murat, Morsures, éditions Le Passage, août 2005, 272 p. – 16,00 €.

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