Glen Cook, Les annales de la Compagnie noire

Faite de récits subjectifs d’une bande de mercenaires pouilleux et revanchards, cette série d’annales est un must que tout lecteur de Fantasy se doit de connaître

Initiée avec les trois premiers ouvrages formant la trilogie des « Livres du Nord », cette série fait partie des incontournables de la littérature de Fantasy actuelle. Et tout amateur du genre y vient forcément. Ces récits sont si typés qu’on ne peut rester tiède : soit on est conquis dès les premières lignes, soit on rejette, purement et simplement. Pas de demi-mesure donc, et c’est là le premier de ses charmes. L’histoire pourrait être résumée de façon simple : un annaliste relate les hauts faits et les déroutes d’une bande de mercenaires (à la durée de vie sacrément réduite) qui se trouvent au centre d’un combat titanesque entre le Bien et le Mal. Sauf que la question n’est pas de savoir pour qui on se bat mais combien on touchera à la fin du mois. Le capitaine décide, les hommes suivent. Pas d’interrogations philosophiques, la parole de la Compagnie noire est engagée, et quoi qu’il en coûte elle sera respectée. Pour le reste, sur les champs de bataille, tout est permis. Car le seul vainqueur, au bout du compte, c’est celui qui peut raconter l’épilogue en buvant une bonne bière et oublier l’espace d’un moment la boue, le froid, la faim et les camarades tombés au combat. Et pour durer, faut être rusé. La rouerie n’est pas ce qui manque le plus à l’appel : la Compagnie est principalement formée de brutes, de truands, de gens qui doivent se faire oublier dans leur contrée. Ce qui arrange tout le monde : l’efficacité prime, et si pour vaincre l’ennemi les trois quarts des hommes doivent y passer, ça fera autant de brigands en moins.

Les premiers livres sont tenus par Toubib, médecin attitré de la troupe. Son style brut et elliptique ne flirte pas avec la grande littérature mais le son des épées et les cris des mourants ne requièrent pas d’enjolivements : la guerre est laide, quelle que soit la manière dont elle est narrée. Cynique, blasé, l’annaliste maintient la tradition léguée par une longue série de plumitifs avant lui : relater les faits et, quand c’est possible, lire des extraits des anciennes annales à la Compagnie. Ces livres sont autant de témoignages dans lesquels puiser lorsqu’on est coincé. Il faut dire qu’en l’espace de plusieurs siècles d’existence, la Compagnie noire a eu le temps d’accumuler bon nombre d’expériences, toutes plus désagréables les unes que les autres. Et si elle existe encore, c’est bien parce qu’elle a su trouver des solutions pour déjouer les traquenards et éliminer ses opposants par la suite. Outre le fait de constituer une source quasi inépuisable de tactiques retorses, ces livres, précieusement conservés et sans cesse réécrits, fascinent Toubib car ils parlent aussi du Khatovar, lieu mythique dont proviendrait la Compagnie originelle. Et c’est là qu’il faudra retourner pour remettre les siècles et les siècles d’annales qui ont été conservées jusqu’alors.

Au fur et à mesure des tomes, le lecteur découvre une maturité chez ces troupes capables de renaître littéralement de leurs cendres. Ainsi, prises entre des manœuvres politiques douteuses, tiraillées par des luttes intestines sanglantes et engluées dans un combat qui semble ne jamais finir, les mercenaires de la Compagnie noire jouent leurs dernières cartes plus souvent qu’à leur tour. Le pire côtoie le pire et le moral n’est pas souvent à la fête. On assiste au quotidien, de façon crue et réaliste, à la mort de certains personnages auxquels on avait fini par s’attacher, aux batailles en étant placé aux premières loges, pataugeant dans la terre détrempée par les fluides des compagnons éventrés. Ici, il arrive que seul compte l’approvisionnement en eau ou la réussite d’un piège pour qu’un maximum de monde s’en sorte. Et on retient son souffle. Au fil des pages, et selon la sensibilité des différents annalistes, on voit se former une fraternité, on rit des espiègleries de deux des sorciers farceurs, on sourit des nouveaux venus, de leurs gaffes et des surnoms dont ils sont affublés, on trépigne d’impatience juste avant un assaut décisif, on se fait tout petit en passant dans le dos de l’ennemi pour le pousser dans un piège… Et on suit avec intérêt les amours des uns et des autres. De loin, et avec pudeur, comme ces autres gaillards qui chambrent à tout va ces chanceux mais respectent intimement ces trop rares instants que d’autres ont la veine de connaître.

Ce qui aurait pu être une simple trilogie a muté. L’auteur, poussé par le succès, a dû en raconter davantage. Alors, tous ont grandi, les femmes s’en sont mêlées et la gent féminine – part non négligeable des lecteurs, même si elle est plus discrète – apprécie de les voir s’imposer, chacune avec ses travers mais toutes aussi retorses que leurs compagnons d’infortune. Habiles en politique, expéditives et pragmatiques, elles impriment leur marque de manière plus tangible dès la seconde trilogie, baptisée « Les Livres du Sud ». Et elles suivent le long chemin permettant le retour aux sources de la Compagnie noire, comme une mère poule veille sur ses poussins rentrant au bercail : avec compréhension. Séduisantes, amies, ennemies, traîtresses, filles, femmes ou grand-mères acariâtres, elles donnent un second souffle à un cycle long dont certains tomes entiers ne sont que des transitions et plombent parfois l’ensemble. Il est certes difficile de maintenir un tempo aussi effréné tout au long d’ouvrages dont on pourrait croire qu’ils sont produits à la chaîne, reconnaissons-le. Mais il aurait été mesquin de trop faire attendre les lecteurs, car l’univers a créé une addiction certaine chez plus d’un. Il s’avère utile de prévenir les fans qui choisissent les ouvrages parus en format de poche : ils s’en mordront les doigts. Car entre dépareiller sa bibliothèque et crever d’impatience, le choix est rude !

Il faut alors souligner que l’éditeur, une fois de plus, a vu juste. La Compagnie noire a un charme fou – tout comme les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett, cycle dont le registre est toutefois très différent. Ainsi, la traduction, confiée à Patrick Couton pour le premier tome puis à Alain Robert, pour enfin échoir à Frank Reichert, reste de qualité malgré des sensibilités individuelles notables. La série est rehaussée par les illustrations de couverture réalisées par Didier Graffet. Ses dessins sont vivants et ne trahissent en rien l’univers qu’ils illustrent, bien au contraire ! Ce sont de véritables invitations au voyage dans le monde très medieval fantastic de Glen Cook. Revenons à nos mercenaires, hommes et femmes. Leurs aventures sont parsemées d’embûches, de magie, de démons à affronter, de demi-dieux à renverser, d’amulettes à cacher une fois retirées des mains des pires salauds qui soient, et de quelques autres vacheries encore que l’on a grand plaisir à découvrir. Des larmes, du sang, de la boue. Voilà qui pourrait résumer bien des passages de cette série. Mais ce serait oublier le fantastique, la poésie qui jaillit au détour d’une colline, le relâchement qui suit la victoire – trop chèrement acquise – les instants de doutes où l’annaliste fait preuve d’une humanité poignante et tous ces petits moments chatoyants comme autant de joyaux parsemés çà et là. Et c’est un motif entier qui apparaît alors, au fur et à mesure que l’on dresse mentalement la carte des pérégrinations de la troupe. C’est d’ailleurs un grand bonheur de ne pas trouver de carte ou de plan : ils sont souvent trop contraignants et limitent l’imagination quand ils n’influent pas de façon encore plus néfaste sur le fil de la lecture.

Arrivée là, il me faut maintenant mentionner les travers de cette série aguichante. Pour rester honnête, je dois préciser que certains choix narratifs peuvent être critiqués. Il y a donc des ratés, des moments de flottement ou de vide et des tomes qui auraient gagné à être davantage travaillés. L’appel des sirènes capitalistes devient patent dès la deuxième trilogie. Pire encore, le parti pris d’une « mauvaise écriture », rendant le style imbuvable pour certains lecteurs, et hautement accessible pour d’autres. Tranchons pour une troisième catégorie : il est difficile d’écrire « mal » et de rester lisible, il y a donc du travail, tant au niveau de la rédaction première que de la traduction. Les détracteurs les plus virulents vont jusqu’à blâmer les anachronismes que les amateurs, eux, trouvent drôles. À chacun son bonheur. Restons neutre sur ce point aussi : on peut sourire en les lisant et ils ne choquent pas plus que cela dans un roman qui ne prend pas le genre de la Dark Fantasy trop au sérieux. Par contre, s’ajoutent à cela des ellipses à répétition, vite épuisantes, et des rappels trop fréquents, que le lecteur n’appréciera pas forcément : on revient sur ce qu’il a lu et souvent déjà intégré. L’auteur utilise une pirouette, ressemblant à celles des séries télé avec le fameux « Précédemment, dans les derniers épisodes de… ». Prévoir d’espacer ses lectures – ou de sauter des pages – pour rendre le procédé un peu moins lourd.

En d’autres termes, les thuriféraires de Tolkien seront déçus : pas de gentils Hobbits ici ou de dragon (enfin pas dans les huit tomes actuellement traduits du moins) et pas de vilains acharnés à tout détruire dans les rangs de la Compagnie noire. On n’est donc ni chez les « gentils », ni chez les vrais « méchants » mais l’on côtoie des personnages plus nuancés, qui demandent rarement à se trouver là où ils sont… Et qui réussissent en plus à se faire prendre en étau par les deux parties ! Pas de moralisme mais des remords parfois, des regrets souvent, les annales servant aussi de journal intime malgré elles. Car en définitive, ces gars comme vous et moi ayant mal viré n’aspirent qu’à se poser dans un coin et vivre au calme, loin de la rumeur des combats. Et s’il leur arrive de se demander dans quel camp ils combattent et si c’est vraiment juste d’être là au point de trouver la situation insupportable, ils désertent. Car dans les rangs, il n’y a pas de faux-semblants possibles. Et là, les amateurs de David Gemmell trouveront leur compte avec cette série, dont ils apprécieront la rédaction râpeuse et les phrases courtes, ainsi que les combats, d’un rendu très réaliste.
Pour qui aime, tous ces défauts ne sont que le revers d’une médaille qu’on accepte car faisant partie du tout. Comme le silence, personnifié à plusieurs reprises, tant il semble nécessaire à la Compagnie dans sa douloureuse quête.

Il est difficile de parler d’une série que l’on aime et dont on accepte les défauts pour le seul plaisir de retrouver une ambiance. Cela donne l’impression de retourner boire une mauvaise bière dans un café parce qu’on savoure sa décoration et le langage fleuri de la patronne. Et on hésite toujours à y emmener un ami, de peur qu’il ne soit trop critique et d’en ressortir déçu et dessillé. Pourtant, il suffit de mettre le premier tome justement intitulé la Compagnie noire dans les mains de qui ne la connaît pas encore pour être fixé. Et s’il rejoint le clan des amateurs, alors on se retrouvera à l’écouter nous lire quelques passages, pour partager un bon mot ou un instant de tension. Dans le cas inverse, la littérature de Fantasy est assez vaste pour que chacun y trouve une plume à son goût et on regrettera seulement de ne pas pouvoir épiloguer sur les aventures de ces drôles de gueux avec un converti de plus !

anabel delage

   
 

Glen Cook, Les annales de la Compagnie noire ; l’Atalante coll. »La dentelle du cygne ».

-  La Compagnie noire (traduit par Patrick Couton), 1998, 36,00 €

-  Le château noir (traduit par Alain Robert), 1999, 17,10 €

-  La Rose Blanche (traduit par Alain Robert), 1999, 17,10 €

-  Jeux d’ombres (traduit par Alain Robert), 2001, 15,20 €

-  Rêves d’acier (traduit par Alain Robert), 2001, 17,10 €

-  La pointe d’argent (traduit par Alain Robert), 2002, 17,10 €

-  Saisons funestes (traduit par Alain Robert), 2003, 18,90 €

-  Elle est les ténèbres – Tome 1 (traduit par Frank Reichert), 2004, 15,20 €

-  Elle est les ténèbres – Tome 2 (traduit par Frank Reichert), 2004, 15,20 €

-  L’eau dort – Tome 1 (traduit par Frank Reichert), 2005, 15,20 €

-  L’eau dort – Tome 2 (traduit par Frank Reichert), 2005, 15,20 €.

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