John Varley, Le Canal Ophite

Grâce à une technique romanesque hautement maîtrisée, l’auteur donne ici une belle leçon philôsophique – et en toute simplicité

Lilo, une scientifique douée, a réussi à déposer quelques brevets qui s’avèrent très rentables dans les Huit-Mondes, où loin de la Terre l’humanité a besoin d’aliments génétiquement modifiés pour se nourrir. Forte de ses gains, elle peut délaisser son travail pour revenir à ses premières amours : la recherche et la modification de l’ADN humain. Il se trouve que malheureusement ce domaine de la science est devenu tabou… et Lilo n’arrive pas à être assez discrète. C’est à ce moment qu’a lieu une bien étrange rencontre, à la veille de son exécution, alors que son esprit est en pleine ébullition et qu’elle tourne en cage comme un fauve dans une cellule du Centre de liquidation des Ennemis de l’humanité…

Débarque le curieux et influent M. Tweed, autrement appelé « Le Patron », qui propose à Lilo de la sortir de sa geôle et de laisser un clone – élevé en toute illégalité – se faire tuer à sa place… si elle accepte de travailler pour lui. Et qui pourrait refuser une telle offre ? Lilo, elle, n’hésite pas. Mais elle est consciente de traiter avec le Diable en personne. Aussi, lorsque la machine s’emballe et qu’elle et ses clones se retrouvent dans les environs de Jupiter, pas loin du Canal Ophite, elles ne s’affolent pas. Mieux vaut avoir le cœur bien accroché quand on s’approche du Canal Ophite, ce rayon émettant depuis quatre siècles des données ultra-avancées technologiquement parlant. Informations qui ont permis une évolution fulgurante – et la fuite dans les étoiles lorsque les Envahisseurs ont investi la Terre. Sauf qu’un vieux dicton refait surface : « toutes les bonnes choses ont une fin. » En effet, leurs mystérieux bienfaiteurs souhaitent être payés en retour. Les Lilo vont, chacune à sa manière, jouer un rôle dans le tournant que doit prendre la race humaine pour survivre, quitte à défier Le Patron lui-même et le très secret Front de libération de la Terre.

Le Canal Ophite est un space opera halluciné, à l’ancienne mode. John Varley a fait un pari : celui du temps. Et loin d’entraîner ses lecteurs dans une succession d’actions plus folles les unes que les autres, il permet de découvrir la personnalité de son héroïne. On partage donc ses doutes, ses cas de conscience mais aussi ses choix et sa morale. Alors tout s’enchaîne et le texte accélère brutalement, comme si le temps était compté. Et c’est bien le cas. Ce sentiment naît à la fois chez le personnage et chez le lecteur et tous les deux étouffent. La première bouffée d’oxygène vient grâce à Lilo qui change ses priorités, s’adapte, même si ses valeurs et son intégrité doivent en prendre – fatalement – un coup. Ce roman ne prend de sens qu’à mi-chemin, et les moins passionnés de science-fiction ou les moins patients auront rendu les armes avant. C’est dommage car le dernier quart de l’ouvrage laisse entrapercevoir tout un univers en construction et des multitudes de possibilités. C’est là qu’on aborde aux rives de l’âme de la SF : la réflexion. Cet aspect est difficile à appréhender à la première lecture tant on est pris, en attente du dénouement. Mais une fois cette attente comblée, une lecture entre les lignes permet une sacrée secousse des neurones et certains passages, jusqu’alors obscurs et longs, prennent sens. C’est à une véritable relecture que nous invite le texte, à la suite de la première. Et c’es là tout le génie de Varley : donner un second souffle et une profondeur à ce qui paraît être une « simple aventure dans les étoiles ».

Une lecture plus qu’intéressante : instructive. L’usage des schémas narratifs traditionnels semble être respecté, et pourtant, une fois lu le mot « fin », rien n’est moins sûr. L’auteur donne là une belle leçon, tant technique que philosophique. Avec, pour couronner le tout, une élégance toute particulière maîtrisée seulement par les plus grands : la simplicité. Un ouvrage à lire d’une traite, à relire et à prêter tout autour de soi.

anabel delage

   
 

John Varley, Le Canal Ophite (traduction de Rémi Lobry), Gallimard, Folio SF n°182, 2004, 342 p. – 6,00 €.

 
     
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