Tabajara Ruas, La Fascination

L’écriture nerveuse et le style dépouillé de Tabajara Ruas rendent ce roman d’inspiration gothique… fascinant

Un séjour en enfer

Rien ne va dans la vie de Bertholino de Paes Rodrigues : son couple se dégrade, son fils l’ignore et voilà que la faillite menace son entreprise. Quand il reçoit la lettre d’un notaire le déclarant héritier d’une immense propriété à la campagne, Lino croit, un moment, détenir enfin la solution à tous ses problèmes… Lors d’un séjour dans sa nouvelle propriété, sa vie bascule. Des fantômes rôdent. Une prostituée puis un travesti sont égorgés. Aux prises avec un commissaire de police ambigu, Lino se retrouve happé dans la tourmente d’un lourd secret de famille…

La Fascination de Tabajara Ruas a la saveur des grands romans gothiques qui ont su dévoiler l’effarante et admirable complexité de notre monde moderne. La mise en scène de ce court roman est aiguisée comme la lame du poignard qui sert aux meurtres. Autant dire que Tabajara entraîne son lecteur dans les arcanes de l’irrationnel. Les thèmes abordés dans leur apparente banalité explorent avec pessimisme le mal d’une ère caractérisée par la soif du pouvoir et de l’avoir ; la corruption, l’argent, le sexe… Les personnages semblent désaxés, ivres d’ambition, maniaques, pervers et obsédés par le meurtre : un catalogue assez complet des hantises et des folies les plus dangereuses de notre époque. Une ferme presque à l’abandon dans un coin perdu quelque part au Brésil. Un lieu clos. Une atmosphère inquiétante. Le décor est planté et Lino entre en scène. À la nuit tombée, il est le seul à apercevoir une silhouette toute de noir vêtue dans la cour de sa nouvelle propriété. Dans sa chambre à coucher, il entend des pas sur le plancher, une présence dans son lit. Lino frise l’hystérie. Il se rassure en caressant la lame de son poignard. Une nuit, il ramène une prostituée. Au petit matin, il la découvre morte à ses côtés, égorgée.

Conteur de talent, Tabajara offre la part belle aux sensations fortes. Son récit plonge le lecteur au plus profond de son inconscient. Il atteint les souterrains où se cachent les mystères, les peurs qui subsistent en l’être humain et l’ont toujours fasciné. Lino est un citoyen comme un autre : homme d’affaires, marié, père de famille. Pourtant par une nuit d’ivresse, l’homme civilisé va commettre l’irréparable et dévoiler ainsi sa vraie nature, bestiale celle-là. À travers des personnages ordinaires, Tabajara Ruas nous confronte à des situations extraordinaires. Le thème du roman, sous son apparence de cliché, réussit tout de même à dépayser. Le mystère qui gaine certains passages du livre fane et abolit les frontières du rationnel. On nage en plein délire. Le sentiment d’insécurité est omniprésent. L’angoisse étreint face à toutes ces forces occultes qui agissent comme une main invisible.

Tabajara Ruas ne laisse rien au hasard pour « gothiser » à merveille son roman. Le rationnel est dépassé. L’atmosphère superstitieuse, l’agressivité du fantôme et la cruauté de Lino imposent évidemment une « réalité » irrationnelle, à mille lieues de la logique cartésienne. Le personnage central est comme possédé par une force occulte qui l’habite :
Martinica a vu les yeux briller dans le visage blême de Lino et il s’est dit que ce n’était pas les yeux de Lino.
Le protagoniste n’est plus libre. Une volonté extérieure le contrôle et l’assoiffe de sang. On entrevoit à cet instant la question du double, thème récurrent dans la littérature fantastique. L’étau d’une atmosphère hallucinatoire place Lino face à sa personnalité cachée : celle d’un assassin.

D’un style agréablement dépouillé, La Fascination de Tabajara Ruas se laisse lire d’une seule traite. Ce récit à l’écriture nerveuse, admirable de concision, est inspiré par les mythes, légendes et superstitions qui continuent de hanter l’esprit humain raidi par le feu de l’exorcisme scientiste. Il est une merveilleuse façon de revisiter le roman gothique.

flora menie

   
 

Tabajara Ruas, La Fascination (traduit par Geneviève Leibrich), Editions Métailié, Paris, 2005, 108 p. – 14,50 €.

 
     
 
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