Simonetta Agnello-Hornby, La Tante marquise

Ala fin du XIXe siècle, une ancienne nourrice revit ses années passées au service d’une famille de l’aristocratie sicilienne

À la fin de l’année 1998, réfugiée dans un habitat troglodyte de la Montagnazza, en Sicile, Amalia Cuffaro a pris en charge la garde de sa nièce handicapée, Pinuzza. Au fil de ses conversations avec la fillette, elle se souvient d’une autre enfant, dont elle a été la nourrice quelque quarante ans auparavant, Costanza Safamita.
Née du baron Domenico Safamita et de Caterina, son épouse qui est aussi sa nièce, la petite Costanza jette un trouble dès sa naissance : elle est rousse – la superstition tenant la rousseur pour porte-malheur est alors bien vivace – et sa mère la rejette d’emblée. Jamais d’ailleurs elle ne parviendra à l’aimer, au contraire du baron, qui lui est fou de sa fille…
Les Safamita sont une famille d’ancienne noblesse sicilienne, grands propriétaires terriens, qui entretiennent des relations plutôt bonnes avec leurs gens, basées sur le respect réciproque et un attachement commun aux traditions ; à travers l’histoire de Costanza, Simonetta Agnello Hornby montre un panorama détaillé des mœurs en vigueur dans les familles nobles de la campagne sicilienne – rites familiaux, obligations inhérentes aux contraintes de classe, cloisonnement social strict, codes régissant comportements et attitudes… – et, par là même, offre aussi une vue plongeante sur le monde ancillaire, véritable société parallèle à celle des maîtres, avec des règles internes se surajoutant aux devoirs imposés par la condition servile.

Construit selon le schéma classique du flash back, le récit déroule la vie de Costanza Safamita depuis sa naissance jusqu’à sa mort, tandis que çà et là, telles de petites taches chronologiques – dont on se demande au passage quel rôle narratif elles jouent – une scène surgit, où figurent Amalia vieillie en train de s’occuper de sa nièce Pinuzza tout en lui parlant de sa chère Costanza et de l’existence chez les Samafita. Les descriptions y sont nombreuses, bien menées – riches sans être pesantes – et le roman acquiert de ce fait une indéniable valeur documentaire. L’on est bien projeté dans le passé, soit, mais l’on parlera plus volontiers de « roman en costume » que de « roman historique », étiquette qui suppose généralement que des personnages réels soient intégrés d’une manière ou d’une autre à la fiction, et que les soubresauts de l’histoire aient une influence marquée sur le destin des protagonistes. Rien de tel ici : le contexte historico-politique n’est présent qu’à travers des bribes de dialogues ou quelques rares passages narratifs qui donnent l’impression de survoler les faits et non de s’y attarder afin de les rendre compréhensibles au lecteur. Le récit est presque exclusivement centré sur les complexités des relations humaines, les conflits, dilemmes et autres problèmes qui torturent cœurs et âmes. 
 
Pourtant, l’émotion que l’on serait alors en droit d’attendre n’est pas là : une sorte de distanciation un peu froide impose son sceau à l’écriture ; un narrateur externe y œuvre en maître absolu qui jamais ne déroge à son anonymat pour épouser le point de vue de tel ou tel personnage, pas même celui d’Amalia qui est censée être « celle par qui le récit advient ». Et malgré les mariages arrangés, les adultères, les paternités douteuses, les unions consanguines, des sentiments passionnés poussés à l’extrême… on est bien loin du « roman romanesque » et du pathos afférent ; le lecteur est tenu à bonne distance des personnages tout comme le narrateur s’y tient lui-même.

Une éminente qualité jugeront certains, qui estiment le romanesque aujourd’hui dépassé et pourvoyeur, généralement, de livres surfaits, très mauvais ou à tout le moins très ennuyeux. Mais cette distanciation excessive, qui tire la fiction vers le document sans l’y installer tout à fait, donne un texte mi-figue mi-raisin, où l’on ne parvient pas à s’émouvoir réellement du destin des protagonistes, et qui n’est pas, non plus, cet impitoyable et décapant regard sur une société en voie de disparition que promet le dossier de presse… Reste néanmoins l’agréable moment de lecture que procure un tableau dépaysant, car rehaussé bien à propos de touches « couleur locale » et « teinte d’époque ».
À l’heure où l’on s’interroge sur les qualités « estivales » de tel ou tel roman – bon pour la plage ou pas ? – disons tout net que celui-ci mérite bien sa place dans votre valise et son statut de compagnon de vacances… et il figurera honorablement dans votre bibliothèque passée la rentrée.

isabelle roche

   
 

Simonetta Agnello-Hornby, La Tante marquise (traduit de l’italien par Fanchita Gonzalez Batlle), Liana Lévi, février 2005, 444 p. – 22,00 €.

 
     
 
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