Karla Suárez, La Voyageuse

Deux femmes, deux Cubaines, et deux espaces pour une même quête. Circé sera celle qui voyage et Lucia celle qui s’attache

 

Deux femmes et deux espaces pour une même quête.
Circé et Lucía sont cubaines et chacune quitte son île, sa ville, pour un ailleurs qui se veut meilleur ou simplement différent.
Circé, sera celle qui voyage. Sans cesse, en questionnement, libre et parcourant le monde. Elle rédige un carnet de bord qui souligne son chemin intérieur et parle de sa quête d’une ville idéale et reconnue, à laquelle elle appartiendrait, qu’elle saurait faire sienne à la première respiration, au premier souffle. Ithaque rêvée et fantasmée, objectif absolu et qui scelle ses éternels départs. Un quotidien nourri alors de rencontres et d’amitiés qui se lient, une vie qui ne fait que poser son bagage pour un temps, sans jamais vraiment s’installer. De São Paulo à Mexico, de Madrid à Paris puis Rome… Un voyage au cœur de villes latines dont les présences sont si fortes qu’elles en deviennent des personnages à part entière et que les amitiés ne font qu’illustrer.
Lucía, de l’autre côté de l’océan, sera celle qui s’attache, l’amie sur qui l’on peut compter. Celle qui au hasard de la vie, d’un amour rencontré, s’installera à Rome. Laissant ses espoirs de retour à Cuba ou ses ambitions de photographe derrière elle, au profit d’une sécurité relative censée combler ce vide laissé par le déracinement. Immobile et inquiète, moins confiante en ses rêves, Lucía est une femme qui n’a pas encore trouvé la réponse à ses questions et sur laquelle Circé exerce une sorte de fascination.

Les deux amies se retrouvent, des années plus tard, et Circé plutôt que de raconter sa vie, offre à Lucía de lire son carnet de bord. Lucía va alors découvrir au fur à mesure de ses lectures une femme qu’elle n’imaginait pas et qu’elle peut désormais observer sous un nouveau jour. Circé, hébergée chez Lucia sera pourtant mystérieuse jusqu’au bout. Subtils glissements de leur amitié qui offrira à Lucía cette petite chose qui lui manquait…

Le lecteur effleure dans ce roman le paysage intime d’une féminité qui exerce ses pouvoirs de bien des manières, l’écriture rythmée par la transcription du journal de bord de Circé et les réflexions de Lucía incite à entrer en observation de ces espaces qui nous sont dépeints : un même départ, une même quête, et plusieurs chemins de vie. Pourtant, de circonvolutions, de ronds dans l’eau qui tergiversent, en cercles infinis et enveloppant d’une amitié féminine qui se découvre au fil des pages, le lecteur arrive enfin à ce moment serein où l’être s’équilibre. Cet endroit où la vague se meurt, les questions s’évaporent. Alors il n’est plus question de partir mais simplement de vivre sa vie.
Ce roman de Karla Suárez nous offre une plongée intimiste dans les « jours de couleur », de vert clair à gris en passant par le rouge des passions amoureuses ; d’un quotidien chahuté entre coupures d’eau et petits boulots multipliés, débrouille et rencontres salvatrices. Loin d’être seulement le déroulé matériel des contingences communes, ce roman perce les doutes et les questions de Lucía, sa vie, le sens de sa vie, aussi bien que les rêves et les espoirs de Circé, ce qui s’accomplit en elle. Celle qui écrit est toujours en partance, et celle qui lit se nourrit peu à peu des voyages qu’elle aborde. Le lecteur quant à lui passe en vagues successives de l’une à l’autre, pris par le rythme des musiques et des sensations, emporté par ces villes dépeintes en fresques, en farandoles d’amis, de poètes, et finalement nourri par l’écriture chaleureuse de l’auteur.

Karla Suárez est née en 1969 à la Havane.
Plusieurs de ses récits ont été publiés à Cuba, en Espagne ou en Italie.
Son premier roman, Tropiques des Silences, (Silencios – 1999) a obtenu le prix du premier roman en Espagne et sort ce même mois en collection « Suites » chez Métailié.

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Karla Suárez, La Voyageuse (traduit de l’espagnol – Cuba – par Claude Breton), éditions Métailié « Bibliothèque hispano-américaine », septembre 2005, 356 p. – 21,00 €.

 
     
 
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