Jean Laurenti, La 403 et quelques scrupules

Ce roman est une brève et belle errance ; son écriture aux ellipses silencieuses est d’une extrême exigence

Suivant le principe pataphysique de l’identité des contraires qui colle si bien à la versatilité humaine, le narcissisme est de nos jours quelque chose que l’on exècre (ou que l’on feint d’exécrer) et que l’on adore. À défaut de produire des chefs-d’oeuvre, il a le mérite de faire vendre beaucoup de papier : c’est le miracle d’une époque où l’on n’a jamais aussi bien et aussi mal connu l’autre (promis, c’est bien la dernière fois qu’on se livre à ce petit jeu trop facile).

Le livre de Laurenti utilise les procédés de ce narcissisme moderne ou post-moderne, là encore ce n’est qu’affaire d’appellation : un « il » pour un « je », éclatement de la narration qui reproduit le flot inconstant de la mémoire intime, description circonstanciée d’épisodes traumatisants comme la chute de la 403 de ses parents dans un ravin ou la tentative de suicide du grand Ludo, l’un des rares points de repères du héros, Toinou, dans l’institution où il passe son enfance… Mais cela ne suffit pas à vouer un ouvrage aux gémonies de notre rubrique « on jette » au nom d’une anti-mode aussi inepte que la donne générale, simplement parce que ce roman a quelque chose que les pavés nombrilistes n’ont pas : la sincérité et le goût de la littérature.

Toinou a perdu son père lorsque la 403 s’est écrasée dans un ravin, il vit seul avec sa mère, difficilement, personne ne leur fait de cadeau. Les impayés s’accumulent, ils décident de devancer l’expulsion et fuient à des centaines de kilomètres de là dans un train de nuit, blottis l’un contre l’autre. Même là-bas, il n’existe pas de loi contre la séparation d’une mère sans ressources et de son enfant : Toinou est confié à l’Assistance publique, il grandit dans un foyer où il apprend la vie, autant que l’on puisse connaître cette grande chose-là tout seul… Il deviendra professeur, il « réussira » comme on dit, mais rien n’effacera chez lui la sensation d’être issu d’un grand vide, d’une nuit immense comme celle qui l’a vu quitter l’Autre ville de sa petite enfance, au bord de la mer. La chronologie n’est ici rétablie que pour la circonstance, au fond elle importe peu. Dans ce roman, les faits sont évoqués au gré des intuitions d’une conscience flottante qui s’étend de tout son long sur une existence pour retrouver les sensations immédiates du passé, les racines du mal-être.

Ce roman n’a pas la densité des grands cycles, des épopées de l’introspection, il agit plutôt comme une confession tout juste soufflée, toujours bancale, dont une grand part du sens reste engluée dans l’espace informe du silence : tout le monde connaît trop bien l’exemple de l’iceberg pour qu’il soit besoin de le répéter, la prose se dresse ici aussi haut vers le ciel qu’elle plonge loin vers les abysses. Laurenti ne dit pas tout, il aime ce style elliptique qui pousse le roman jusqu’à l’éclatement du poème en prose. Cela s’appelle aussi la pudeur. Dans l’humilité et le recueillement, se déploient les détails oniriques d’une mythologie toute personnelle : la voiture devient le véhicule des passages vers d’autres mondes, celui des morts, le lançant avec ses parents dans le grand plongeon qui tue son père, le monde de l’enfance, du passé, et celui d’au-delà le foyer quand il lui arrive de rêver aux bolides du rallye de Monte-Carlo ou que Ludo « le Grand » le quitte après une tentative de suicide, pour commencer une deuxième vie avec sa mère.

Ce langage elliptique organisé autour de blancs qui sont autant de silences aux duretés ineffables s’avère très exigeant pour le lecteur, les choses ne sont pas aussi simples qu’à la surface, il s’agit pour lui d’infiltrer cette sorte de révolte impassible contre l’injustice du monde ; qui ignore cette nécessité passe à côté du texte. La vie revient, éclatée comme tas de cailloux perdus dans la poche, chaque pierre engendre un chapitre, un morceau de texte, comme si ces petites formes étaient les seuls points d’ancrage d’une existence qui ne se rattache à aucune origine. Ces pierres sont les « scrupules » du sous-titre, à la fois petit caillou, scrupulum en latin, et souci, inquiétude dans le sens de l’acception moderne dérivée de scrupus, pierre pointue. L’angoisse du petit garçon perdu se transporte directement dans le monde, à la lecture vient la troublante sensation que ces cailloux qui saillent de sa poche n’existent que dans son esprit, purs prétextes de l’écriture, ils sont comme un lest qui l’empêche d’avancer, de se tourner vers le futur plutôt que vers le passé.

L’angoisse électrise, elle pousse à lutter dans le jeu social, elle accule au besoin de s’affirmer, de réussir, de chercher une façon de se prouver que l’on existe bien dans le monde et pas seulement à l’intérieur de soi-même. L’on imagine le bout de cette grande route plus beau qu’il n’est, Toinou devenu professeur voit déboucher le chemin sur la grande nuit du passé, constellé de ses blessures, absences incurables, humiliations non assumées :
Depuis quelque temps il est professeur, c’est difficile à admettre, ça lui donne le vertige, des insomnies et encore d’autres tracas. Il avait cru que passer un concours et le réussir suffirait pour que les choses s’ordonnent : le cartable, les élèves, les collègues, le travail, l’argent, le statut…
Le silence garde les regrets et l’angoisse pour lui seul.
Ce livre est une errance, une brève et belle errance, la vaine bataille d’un homme contre le néant qui n’a pas le luxe de classer la mémoire au rang de « devoir », comme une tâche ménagère barbante. Toinou a aussi conscience que chacun vit avec ses échecs insolubles et que sa souffrance signifie qu’il est bien vivant : celui qui n’a jamais perdu n’a pas vécu.

baptiste fillon

   
 

Jean Laurenti, La 403 et quelques scrupules, Farrago, janvier 2005, 141 p. – 15,00 €.

 
     
 
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