Jasper Fforde, L’Affaire Jane Eyre

En 1985, on se déplace en dirigeable, mais on voyage dans les livres. Tel est l’univers de Thursday Next, LittéraTec de son état


Une affaire détonante…

Dans l’Angleterre de la fin du XXe siècle – en 1985 pour être précis – Thursday Next, l’héroïne narratrice, est LittéraTec, c’est-à-dire détective littéraire. D’ordinaire chargée de traquer faux manuscrits et versions falsifiées des poèmes, romans, et œuvres dramatiques, elle est appelée à résoudre la curieuse affaire de la disparition d’un manuscrit original de Charles Dickens, Martin Chuzzlewit – disparition derrière laquelle se devine l’ombre de l’inquiétant Achéron Hadès. L’original de Jane Eyre, le fameux roman de Charlotte Brontë, subira un sort identique un peu plus avant dans le récit… C’est là une approche simpliste et erronée de ce livre, mais commençons donc par en banaliser le contenu, par le rationaliser à travers ce résumé trop bref, trop partiel – l’éditeur n’a d’ailleurs pas procédé autrement en offrant en guise de quatrième une fiche signalétique dûment détournée, soit un archétype du document rationnel, pour présenter un roman qui est un chef-d’œuvre ébouriffé où le décalage permanent est érigé en règle…

Résumons donc pour, in fine, dire que bien évidemment L’Affaire Jane Eyre ne saurait se réduire à sa trame narrative, quand bien même on en développerait tous les accidents que les quelques lignes ci-dessus ont passés sous silence. Ou alors il faudrait tout d’abord modifier un peu l’acception littéraire que l’on donne au mot « trame », la tirer hors de l’espace plan dans lequel elle confine un récit et la transposer en 3D… ce serait là un premier pas pour rendre compte de l’aspect multidimensionnel du texte. Insuffisant bien sûr, car si plusieurs intrigues, d’importance à peu près égale, s’entremêlent, ce phénomène de démultiplication est aussi à l’œuvre sur le plan typographique – chaque chapitre comporte une longue épigraphe dont la succession écrit une sorte de métarécit – et, plus en profondeur, dans la matière même du texte où foisonnent références et allusions. Disons au passage combien celles-ci gagneraient à conserver leur dénomination anglaise, jokes : je ne crois pas qu’il existe un mot français réalisant une aussi belle synthèse sémantique entre clin d’œil entendu, allusion, référence, jeu de mots… le tout chapeauté par une connivence souriante entre celui qui les émet et celui qui les entend.

Là surgit un danger ô combien périlleux pour le chroniqueur confronté à ce genre de livre : transformer son article en une longue liste délatrice où chaque joke serait impitoyablement démasqué. Ce serait un des pires coups à assener à un roman dont l’un des plus grands charmes est justement de jouer du clin d’œil à peine appuyé et du demi-mot intelligible dans le murmure d’une érudition partagée mais non exposée au grand jour. Certes, nombre d’îlots demeureront obscurs pour beaucoup de lecteurs, à qui manqueront certains aspects de l’histoire littéraire anglaise, mais loin d’être des obstacles à la lecture ils en sont au contraire l’indispensable piment : les jokes doivent garder leur part d’implicite, d’inexpliqué – leur part d’ombre où intérêt et curiosité peuvent s’engouffrer tout à leur aise.

Eh… voilà déjà plus de 2 500 signes que j’évoque L’Affaire Jane Eyre, et pourtant, me cantonnant à quelques-uns de ses aspects techniques, je n’ai encore rien dit de ce roman vertigineux, où la littérature occupe une place de choix, où une réponse pour le moins inattendue est apportée à l’épineuse question de l’identité de Shakespeare, où l’on voyage et s’égare dans les livres comme certains le font dans le temps, où les dodos clonés sont d’aimables animaux de compagnie, où les transports aériens s’effectuent en dirigeable, où le Pays de Galles est une République socialiste indépendante, où la Guerre de Crimée dure depuis 130 ans, où… bien d’autres curiosités pullulent, et où sont posées ces questions fondamentales qui ont sans doute tarabusté plus d’un lecteur, plus d’un écrivain : les personnages de fiction ont-ils une vie en dehors de l’espace textuel qui leur est dévolu ? Dans quelle mesure chaque lecteur est-il « interventionniste » dans le récit qu’il lit ? Et qu’advient-il si, en pénétrant au cœur d’un livre, on modifie le déroulement de ce qui y est écrit ?

Ce roman est un détournement permanent, une petite bombe littéraire qui, paradoxalement, abat les contraintes romanesques en en respectant les principaux codes – l’ambivalence règne en maîtresse absolue, mais avec suffisamment de légèreté pour permettre une lecture palpitante à un premier degré des plus élémentaires. Jasper Fforde a réussi là un véritable tour de force : le récit est parfaitement intelligible, la narration d’une clarté irréprochable et pourtant imprégnée de cette folie tout feu tout flamme que lui donnent les innombrables décalages de tous ordres, les jokes incessants et quelques trouvailles magistrales en loufoquerie. Il appose un cachet nouveau, très personnel, à cette manière d’appréhender le réel et certains des fondements de notre culture que développèrent en leur temps les Monthy Python. Attachez vos ceintures, arrimez vos bouteilles, prenez votre essor ou plongez : toutes les voies sont bonnes à emprunter pour évoluer dans ce livre-univers où l’ivresse des profondeurs, pas plus que celle de l’espace, n’est à redouter mais au contraire à accueillir âme et cœur grands ouverts.

La lecture de L’Affaire Jane Eyre ne serait pas complète sans une petite viste sur le site (en anglais) de Jasper Fforde

isabelle roche

   
 

Jasper Fforde, L’Affaire Jane Eyre (traduit par Roxane Azimi), Fleuve Noir, 2004, 389 p. – 17,50 €.

 
     
 
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