Hernàn Rivera-Letelier, Les Fleurs noires de Santa Maria

A travers ce roman poignant, d’une force rare, H. Rivera-Letelier rend hommage aux mineurs massacrés lors d’une grève en 1907


Les Fleurs du désert

Le fait est historique : en décembre 1907, une grève éclate dans les mines de nitrate du désert chilien d’Atacama. Las d’une vie de misère, des millions de mineurs décident de traverser l’inapprivoisable Cordillère des Andes à pied. Femmes et enfants les accompagnent. Tous se dirigent vers Santa Maria de Iquique, déterminés à faire entendre leurs revendications salariales et sociales aux magnats des compagnies. Mais malgré l’ampleur de la mobilisation, le sort de ces pauvres diables est scellé d’avance… Parqués comme du bétail dans une école, plus de trois mille d’entre eux seront massacrés à la mitrailleuse, sans sommation, sur l’ordre d’un obscur général…

Des grévistes pacifiques qui ne pensaient qu’à protester contre des conditions de travail déplorables… Dans un texte d’une profondeur et d’une pertinence remarquables, Hernàn Rivera-Letelier reconstitue pour nous un épisode sanglant de l’Histoire chilienne. Un récit émouvant et poignant. Un vibrant hommage à ces espoirs volés, à ces vies humaines dissoutes impitoyablement dans un bain de sang mémorable. 
Il faut graver dans sa caboche tout ce qui s’est passé, le marquer au fer rouge dans sa mémoire ; plus tard, ces tyrans vont vouloir camoufler cet horrible massacre ; il faudra être là pour raconter à nos enfants et aux enfants de nos enfants pour qu’à leur tour, ils le transmettent aux nouvelles générations. Il faut le faire savoir au monde entier, camarade… (p. 198)

Promesse tenue : par la magie d’une plume à la fois tendre, épique, mordante et révoltée, Hernàn Rivera-Letelier exerce ses talents de conteur et de passeur de mémoire. Les Fleurs noires de Santa Maria, son cinquième roman – traduit de l’espagnol aussi magistralement que les précédents par Bertille Hausberg – relate la première grève de cette ampleur dans l’Histoire de la lutte ouvrière au Chili. Une histoire chilienne avant tout, certes. Mais Ô combien universelle ! Universelle parce que cette foule disloquée (…) formidable mirage (…) dans ces solitudes désolées décrite dans le roman évoque curieusement un passage biblique : le peuple élu guidé par Moïse à travers le désert, en direction de la Terre Promise…
Toutefois, le caractère universel du roman se concentre dans le choix du thème. Rivera-Letelier retranscrit avec force le monde ouvrier, son labeur et sa précarité matérielle. Une sombre réalité bien connue de plusieurs générations de mineurs à travers le monde. À ce sujet, son oeuvre présente de troublantes similitudes avec l’indémodable Germinal de Zola – devenu le symbole du roman politique dans la littérature française.

Par ailleurs, la véracité du témoignage exalte la vaillance de ces hommes et femmes, fleurs noires et discrètes qui naissent et meurent dans le désert (p.175). Une destinée. Un chemin tout tracé par le poids d’une lourde hérédité – selon les principes naturalistes. Le même qu’emprunta Rivera avant de devenir l’écrivain émérite que nous saluons aujourd’hui. Fils de mineurs devenu à son tour mineur, l’auteur des Trains vont au purgatoire a largement vingt ans quand il apprend à lire et à écrire. Il travaille à la mine, mais reste persuadé que sa voie se trouve ailleurs. Le soir, il s’amuse à composer des poèmes qui recueillent de nombreux prix, dix ans durant, avant de publier en 1997 La reine Isabel chantait des chansons d’amour, un premier roman qui l’a consacré…
L’écrivain sort de la mine en 1995. Pour lui, l’écriture est désormais la seule mine qui vaille. Né en 1950 dans le désert du Nord chilien, Rivera a choisi d’y rester vivre. L’ancien mineur n’a jamais renié son passé. Plus qu’un simple besoin d’enracinement, le désert constitue sa principale source d’inspiration. Il en tapisse le décor de tous ses livres. Je ne pourrais écrire ailleurs qu’ici. Le désert, c’est chez moi !, conclut-il.

Cette Sibérie brûlante balayée par les vents salés, Rivera y tient. Son écriture puise sa sève dans ces terres de misère à l’âpre beauté de monde inachevé. Elle doit son éclat et sa luminosité au chatoiement minéral des montagnes. Une écriture – savant dosage de sensibilité, d’humour et d’impétuosité – qui libère une émotion brute, comme taillée dans la roche.
Le charisme des personnages est tel que les mots s’échappent, s’enchaînent et déferlent avec des sonorités de poinçon contre le minerai. Chaque page ouverte nous éblouit par le pittoresque et la truculence des images. Celui qui fut longtemps un témoin anonyme, silencieux et à l’écoute de ses compagnons de misère, leur rend hommage aujourd’hui. On découvre avec émotion des pampinos d’une vitalité et d’une épaisseur rassurantes.

Le roman de Rivera exalte finalement l’intégrité des mineurs confrontés aux patrons profiteurs. Un puissant souffle lyrique dénonce les abus de pouvoir des magnats, de même que leurs méthodes de répression barbares. On pourra bien soupçonner l’auteur de maintenir délibérément une vision manichéenne de la situation. N’empêche que la vraisemblance du tableau fait pencher notre sympathie en faveur des masses surexploitées… Impossible de ne pas s’émouvoir devant leurs espérances flétries et leurs élans d’ingénuité quand la plupart d’entre eux voient la mer pour la première fois. On accorde un soutien inconditionnel à leurs exaltations, à leurs colères et à leurs haines…
Les Fleurs noires de Santa Maria sont un hymne à la solidarité, à la fraternité. Une ode que chante par ailleurs le narrateur collectif du roman en se fendant à chaque fois d’un « nous » pour évoquer la foule des mineurs en grève. Un « nous«  de majesté – un chœur des morts et survivants d’une tuerie mémorable – qui confère au texte de Rivera-Letelier une force de frappe indéniable.

flora menie

   
 

Hernàn Rivera-Letelier, Les Fleurs noires de Santa Maria (traduit par Bertille Hausberg), Métailié « Bibliothèque hispano-américaine », 2004, 216 p. – 18,00 €.

 
     
 
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