Hernan Neira, Les Naufragés

Comme un cauchemar, ce livre passe comme un cauchemar : aussi poignant, il continue d’infuser l’angoisse bien après qu’on l’a refermé

Comme un cauchemar, ce livre passe comme un cauchemar, aussi court, aussi poignant, il continue d’infuser une angoisse bien longtemps après qu’on l’a refermé. Il est de la veine de ce réalisme magique sud-américain, que l’on trouve chez Garcia Marquez, Sabato ou Borges – de ces auteurs qui semblent entretenir des contacts directs avec l’étrange dessein du monde. L’intrigue a quelque chose de ces paraboles bibliques dont la simplicité cache une infinité d’interprétations.

 

Un homme est envoyé sur l’île d’Ameland pour remplacer l’ancien gardien de phare décédé de façon mystérieuse. Il s’agit d’un caillou désolé, battu par les vents, où le temps s’écoule au rythme des marées et qui ne doit d’émerger au-dessus des flots qu’aux fientes d’oiseau accumulées au fil des siècles. Les habitant sont hostiles, méfiants face à cet étranger issu du continent, de la terre. L’homme fait le connaissance de Mareika, la fille de l’ancien gardien de phare, il la recueille lors d’une balade sur la plage alors qu’elle semble abandonnée de tous, et l’amour s’installe entre eux. Bientôt, ils ourdissent le projet de quitter ce nulle part. Ils y parviennent au prix de mille souffrances, l’homme a la jambe brisée par un projectile lancé depuis Ameland, comme si le destin accomplissait la menace de son père au début du livre : « Si tu t’embarques, je te coupe la jambe ! », ils errent des jours sur les flots glacés avant de regagner le continent, croit-on.

Mais le voile tombe lentement, une désillusion à laquelle l’on ne veut pas croire : tout cela n’est qu’un rêve, un songe magnifique de liberté retrouvée… Mareika ne peut s’enfuir d’Ameland, sa folie l’a poussée à tuer son père qui voulait quitter l’île ; l’amour moisit, les marées passent, arrivent la séparation, l’impuissance, l’éternel retour : Mareika quitte cet homme pour un plus jeune rencontré au bord de l’eau, sur la plage, comme par un heureux hasard, un éternel retour…

Tout cela se déroule sur le rythme assuré d’une narration sans faiblesse, un « je » en quête de salut et auquel on conforme ses hauts-le-coeur, ses révoltes, ses déceptions. Cela fait la force et le mystère de ce récit : susciter les questions sans en poser. À quoi tient l’existence ? À rien ou si peu, c’est tellement drôle, absurde et terrible de voir que la vie de ce gardien de phare est directement liée à la page 235 inexistante d’un registre anonyme :
– Vous avez raison, il manque la page.
J’ai insisté.
– Qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Rien. Si elle n’y est pas, elle n’y est pas.
– Vous n’allez tout de même pas me dire que j’ai vécu à Ameland pour rien ! J’ai passé des années sur cette île ! 

Futilité des douleurs humaines, sentiment d’impuissance face à des souffrances incommunicables… de la même façon que Mareika et les îliens restent fixés sur Ameland sans raison compréhensibles sinon la folie, on y verra ce que l’on veut : la littérature est tellement plus forte que la philosophie. Sur cette île, les certitudes se dissolvent une à une. Le temps s’efface, ne se compte plus qu’en marées ; la lune et le soleil, les astres du commun des mortels, disparaissent derrière le bouillonnement des brumes, les hommes sont devenus des rocs de muscles et de volonté primale pour qui la survie est déjà un Salut.
 
Sur cette terre du bout du monde martyrisée par les tempêtes, émerge chez les hommes l’obsession conradienne de percer la volonté du monde, le secret des éléments qui écrasent le héros et sa compagne Mareika sur leur radeau ballotté par des paquets de mer :
J’eus l’impression que la nature voulait nous prendre la vie que nous n’avions pas donnée aux îliens et que seule une réaction énergique pouvait nous sauver.

Heureux ceux qui comme Ulysse ont fait un beau naufrage… mais qui sont donc les naufragés du titre choisi par le traducteur ? Les insulaires à n’en pas douter, lointains descendants d’un bâtiment déchiqueté sur les hauts-fonds encerclant Ameland et qui se sont efforcés au gré des siècles de reconstituer une civilisation sur cette terre inhospitalière, avec son lot de bêtise, d’ignorance, de tromperies et d’horreur : aujourd’hui encore, tout être manifestant des velléités de départ est tacitement condamné à mort par ses congénères. De même, les amoureux, Mareika et le narrateur dont le grand amour, la folle envie de voyage ne sont que de grandes hallucinations… La fille de l’ancien gardien de phare reste emprisonnée dans sa démence, sous l’emprise d’Ameland qui l’a accueillie toute petite et ne la laisse plus partir. Vidé, le narrateur restera seul, exilé en lui-même, non pas aigri car il s’est jeté tout entier dans le vain sauvetage de Mareika : l’amour est une chose terrible quand il ne peut plus être partagé. Mareika est saisie par une sorte de folie furieuse contre le passé, Ameland a supprimé le souvenir du continent en elle, elle a supplicié son père, effacé les travaux de cet homme qui s’évertuait à lui redonner la saveur de la terre, tel le héros d’une mythologie moderne aux perversités neuves, écrivant son passé et l’histoire de l’île sur les murs du phare, toujours plus haut vers le ciel.

Incarcérée sur Ameland, emmurée en elle-même, Mareika est en quelque sorte cet humanoïde contemporain qui livre son corps sans donner son cœur, âme sans peine qui pleure un passé qu’elle ne cesse d’oublier, qui aspire à quitter une existence neurasthénique et tue pour la conserver, contradictions inextricables, impossibilité à vivre hors de soi-même… Le narrateur s’abîme sur elle, il est d’un autre temps, d’une constitution trop tendre, de ces fous qui croient encore à l’amour, un naufragé en quête d’un port d’attache au milieu de vagabonds tristes.

 baptiste fillon

   
 

Hernan Neira, Les Naufragés (traduit par François Gaudry), Métailié « Bibliothèque hispanique », février 2005, 111 p. – 15,00 €.

 
     
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