Gustav Wied, La Méchanceté de la vie

Une savoureuse satire de la société provinciale danoise qui n’a pas pris une ride depuis sa première publication, en 1899

Mais qu’elle est drôle cette méchante vie ! Et quel joli cynisme irrémédiable ! Ah la belle satire, et grinçante et finaude et délirante comme on les aime ! Gustav Wied livre là un huis clos formidable entre des personnages qu’on croirait sortis d’un film vert de Jeunet, voyez, mi-gnomes mi-cancans, mi-cochons mi-bigots, et tout ceci dans un vieux bourg danois qui sent la société archétypale d’une province gaillardement ridicule et subtilement médiocre. Il y a donc des protagonistes offerts à nos rires – et certes, on ne va pas s’identifier à ces idiots, des habitants à l’œil de guet, ces petites bonnes femmes et leurs thés au ras du colportage, ah non ! Il y a des intrigues minuscules qui font le drame des vies qu’une force centrifuge totale plaque toujours et toujours au quotidien de la moquerie. Il y a un héros, même, un dénommé Thomsen, sorte de synthèse grandiose entre le nain raillé, la fouine et un nouveau-né. Tout ceci nous est servi dans un style vif, sautillant, caustique, qui donne envie d’apprendre immédiatement le danois et de s’interroger sur l’étonnante modernité d’un auteur que l’on croirait pouvoir croiser au bistrot du coin, mais pas du tout, figurez-vous, la satire en question fut publiée pour la première fois en 1899, comme quoi, on n’en doutait pas, la méchanceté de la vie est indémodable.

Donc, Thomsen est un garçon têtu. Ce qui le mine, c’est que la propriété familiale – la Ferme – a été vendue au décès de son père. Depuis il vit avec Maman Karen dans une bicoque en ville. La mère vend des dentelles, le fils astique les boutons de porte de l’échoppe, ruminant vengeance et fulminant dans son coin. Comment réunir la somme nécessaire au rachat de la Ferme ? Et puis, tout le monde se moque de lui, ce benêt court sur pattes, agité et clopinant. Les notables du village glosent et jasent, entre deux cuites méritées : un pasteur, un professeur, un conseiller, un douanier (surnommé La méchanceté de la vie), tout le gratin de la société locale, sans compter les épouses de ces messieurs qui se surpassent en commentaires acides – les dialogues, dans ce roman, sont d’une diabolique justesse, quand il s’agit d’épingler la bassesse et tous ses avatars ; les conversations de salon tournent à l’analyse sociologique sans complaisance, tout est prétexte à dénoyauter le bourgeois, en faire bien voir la canaille jalousie, les imbéciles jugements à l’emporte-pièce, les sentences météorologiques et tout l’attirail du poncif et de la taquinerie portée au rang de religion.

En substance, le roman, c’est donc l’aventure de Thomsen le ridicule, le décrié, l’absurde lutin et ses caprices obsessionnels – qui en font parfois un dictateur domestique d’une cruauté que l’innocence ne permet pas d’absoudre – jusqu’à la réalisation (à force de sacrifices, de calculs et d’obstination, qui font tout le sel du récit) du rêve. On suivra avec ravissement les personnages secondaires, à la sortie de la messe, en promenade, en tête-à-tête… etc. On se prendra à lutter avec Thomsen, tout en le détestant, bien entendu. On ira avec lui jusqu’au bout. Il rachète donc la Ferme, ouf, victoire, couronnement ! Mais voilà. Au bout ? Qu’y a-t-il au bout d’un rêve ? Comme toute bonne satire, l’œuvre se termine sur une morale qu’on nous sert avec délicatesse : il est bien vrai, monsieur Wied, que l’homme court après une ombre plus grande que lui, et sitôt qu’il la rattrape, la serre entre ses bras tordus, c’est pour se rendre compte que le chemin valait bien davantage que l’horizon, derrière lequel il n’y a plus rien. Jolie morale – banale, certes – pour un conte qui n’a pas pris une ride, et dans lequel nous pourrions bien, chacun, jouer un rôle.

Seul bémol, dirais-je : une traduction parfois émaillée d’approximations, de fautes, d’omissions, ou de césures fantaisistes, qui donne à croire que le texte original avait davantage de saveur et qu’on nous a peut-être privés, en allant un peu vite, de quelques subtilités à se tordre.

sandrine lyonnard

   
 

Gustav Wied, La Méchanceté de la vie (traduit par Nils Ahl), Ginkgo coll. « Lettres d’ailleurs », juillet 2004, 292 p. – 19,00 €.

 
     
 
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