Ellen Kushner, Thomas le Rimeur

Au XIIIe siècle, un jeune ménestrel, Thomas le Rimeur, est entraîné par la reine des Elfes dans son merveilleux royaume. Sept ans de service royal pour un baiser

Sept ans pour un baiser

Entre Harry Potter et Le Seigneur des anneaux lancés tous effets dehors dans nos salles obscures, difficile d’échapper au merveilleux. D’ailleurs, le voudrait-on ? Si le cinéma emboîte ainsi le pas à la littérature, c’est bien parce que la soif de rêve est inextinguible – c’est une pelisse à la fourrure fournie dans laquelle l’homme se pelotonne avec délices depuis toujours ou presque, et qu’aujourd’hui l’on s’efforce de caresser dans le bon sens à grands renforts de moyens. Rêvez vous êtes cernés ! Mais n’en déplaise aux grands prêtres des jeux vidéos et autres paradis virtuels, la littérature féerique n’a pas dit son dernier mot : les Bonnes Gens (il en est des fées comme de Dieu : leur nom est tabou) ont survécu au Moyen Age et à ses résurgences dix-neuviémistes. Nul doute qu’elfes, fées et korrigans survivent aussi à notre époque : ils n’ont rien perdu de leur pouvoir de séduction.

Ellen Kushner en sait quelque chose : elle a succombé au charme d’un ménestrel du XIIIe siècle, Thomas d’Erceldoune, dont une ballade celtique chante les tribulations au Royaume des Elfes. Thomas le Rimeur… en digne descendant d’Orphée, il sait captiver les foules par sa voix et sa harpe ; il a les faveurs du roi, des grands seigneurs… et des plus jolies dames de la cour. Ses pérégrinations l’amènent à la chaumière de Meg et Gavin, modestes éleveurs de moutons qui lui offrent l’hospitalité. De solides liens d’amitié se tissent entre eux ; Elspeth, leur jeune voisine, tombe bien évidemment amoureuse du séduisant ménestrel qui n’en disparaît pas moins pendant sept ans pour cause de service d’amour dû à la Reine des Elfes…

Si l’auteur utilise un sujet issu d’un fonds ancien et des motifs légendaires communs à plusieurs traditions – le voyage dans l’Au-delà, le don, l’initiation par énigmes interposées, la figure du poète participant à la fois du monde des hommes et de celui des fées… – elle a su arracher tout cela aux codes figés qui régissent ballades, épopées, et contes médiévaux pour le transposer sans dommage dans un récit vivant et plein de fantaisie dont la forme n’a rien de poussiéreux ni de faussement désuet. Optant pour la première personne mais se refusant au point de vue unique, l’auteur confie à Gavin d’abord, puis à Thomas, à Meg et enfin à Elspeth une partie du récit. Depuis l’arrivée du joueur de harpe chez ses hôtes jusqu’à sa mort, chacun dit sa part de l’histoire sans prendre la peine de la situer – comme si les lecteurs appartenaient au temps du récit, au cercle des auditeurs de Thomas. Chacun y va de ses mots et de son cœur ; une intimité se crée et l’on se sent merveilleusement proche des intermittences sentimentales d’Elspeth ou de Thomas. Quant au Royaume des Elfes, on ne doute pas un instant qu’il est à portée de baiser pour qui a les lèvres assez rêveuses.

Par ce récit à quatre voix, Ellen Kushner rejoint la longue chaîne de transmission qui propage mythes et légendes au fil des siècles. Narrée d’un ton chaleureux et léger qui nuance avec pudeur les sentiments les plus aigus, la vie de Thomas le Rimeur ouvre les portes d’un merveilleux bon enfant auquel il fait bon s’abandonner. Les aventures du poète harpiste auraient même un petit goût de revenez-y. Rêvez en paix : les El… euh, pardon ! Les Bonnes Gens ne sont pas mortes et votre écuelle de lait sera toujours la bienvenue…

isabelle roche

   
 

Ellen Kushner, Thomas le Rimeur (traduit par Béatrice Vierne), Gallimard, Folio SF, 2002, 384 p. – 5,61 €.

 
     
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