Christophe d’Hallivillée, Chaos

Une sorte de récit proustien nihiliste à la François Ozon ?

Tout est réuni, dans Chaos, pour réussir le livre parfait de ces temps qui courent : un narrateur, François, paumé qui ose enfin au bout de trois ans couper le laïus dominical de son beau-père et qui va se faire illico presto assassiner à coups de fourchettes et de couteaux par les membres de sa moche belle-famille tandis que des flocons surréalistes nimbent la salle à manger. Un texte court (une petite centaine de pages) qui délivre une satire sociale féroce mais fort bien écrite, avec de belles et longues phrases, un brin ampoulées et à la limite de la litanie incantatoire mais avec juste ce qu’il faut pour attirer le chaland.

Donné dès les premières lignes constituant une mise en bouche impeccable, le ton est mordant : on sent derrière le désespoir délirant de François tout le poids de la répétition du cérémonial odieux de la belle-famille bourgeoise et socialiste où il s’enlise, suite à son mariage avec Irène. Sans boulot, entretenu par sa femme qui n’aspire qu’à être convenablement baisée et à ce que son aimé ferme son clapet face aux éditoriaux de beau-papa qui massacre l’actualité internationale toutes les semaines, le narrateur abandonne soudain son rôle de loser pour mettre ses pas dans ceux de Richard, fils maudit (parce que aspirant cinéaste plutôt que financier) des parents de sa femme, mystérieusement disparu après avoir dérobé un chèque de 100 000 € à son père, et dont François soupçonne qu’il est mort, enterré sous la table en merisier de la sa salle à manger…

Dénonçant la société du fric à tout-va et des nantis de sa belle-famille, oeuvrant dans la même l’entreprise commune, composée des représentants de chaque type de la criminalité contemporaine, la criminalité bancaire, la criminalité pétrolière, la criminalité industrielle, la criminalité politique, la criminalité artistique, la criminalité médiatique, encore qu’il soit vain de les séparer, rejetant les sempiternels séjours de « détente » à Paimpol et en Sologne, François, adepte des chips devant la tv, pète un câble et décide de traverser la glace qui le sépare de la vérité.
Non pas tant celle qui sépare la salle à manger d’une bande de gueux plus ou moins fantasmés qui jouent les clodos à la Proust, lorgnant sur les commensaux incriminés, que celle qui sépare tout homme de son ange, selon le mot de Richard : L’ange est une vitre qui tranche vos liens quand vous voulez l’étreindre. » Il y a du sacrifice dans l’air.

Ce genre de « chaos » en vaut bien un autre et on serait tenté de trouver l’ensemble plaisant, n’était la diatribe attribuée à Richard, qui vitupère à l’envi contre les suppléments « Livres » des quotidiens français, servant la soupe aux romans nihilistes du moment et qui, par leur réputation de corruption systématique, servent de référence en matière de corruption pour les pays étrangers. Bon, là on se dit que, ajouté au « vous » stylistique louchant vers La Modification, ça fait un peu too much et que l’auteur, qui aime par ailleurs à stigmatiser le primat de la finance sur le monde (voir chez le même éditeur Kapital puis G 8), est rattrapé par ses vieux démons, ce qui vient nuire à « l’angélisme » initial. Surtout, la qualité éditoriale même du texte se met à flancher en deux pages, gâchant le plaisir ressenti jusqu’ici : suite à une première coquille page 89 (Pour Irène était exclue que nous ne passions pas…), la page 99 enfonce le mauvais clou avec une formulation absconse autour de « qui plus est » et avec une fâcheuse notoriété public. On ne sait pas qui relit les textes chez Sens & Tonka mais là, peut mieux faire !

Ainsi s’achève, un peu tristement après le panache déployé, ce qu’on aurait aimé qualifier de « sorte de récit proustien nihiliste à la François Ozon ».

louis taillandier

   
 

 Christophe d’Hallivillée, Chaos, Sens & Tonka, 2005, 116 p. – 10,00 €.

 
     
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