Carlos Liscano, La Route d’Ithaque

Une odyssée tout aussi aventureuse que celle d’Ulysse, que le narrateur vit en parcourant les marges sociales

Le monde selon Vladimir

Il fallut dix ans à Ulysse pour rejoindre sa patrie, Ithaque. Après dix années de guerre. Soit vingt ans d’absence – mais avec à la clef un retour, des retrouvailles, une épouse et un fils qui l’attendaient. D’Uruguay en Suède en passant par l’Espagne, le parcours de Vladimir – le héros-narrateur du roman de Carlos Liscano – s’il ne dure pas vingt ans à proprement parler, offre néanmoins des points communs avec le voyage odysséen. Il est nourri d’épreuves, de haltes, de doutes aussi quant aux directions à suivre – sauf qu’ici le voyageur a dans l’âme une image rêvée en guise de patrie à rejoindre, et qu’en lieu et place de cyclopes et autres créatures mythologiques Vladimir devra faire face à une situation sociale de plus en plus dégradée. Une dégradation dont il reconnaît à tout moment être le principal instigateur, tant ses propres ambivalences se greffent avec une sorte de voracité sur les événements traversés pour le tirer toujours vers le pire.

Installé dans un train ralliant Stockholm, Vladimir revient sur les divers aléas qui l’on conduit là – à commencer par son premier séjour dans la capitale suédoise. Dès les premières lignes s’esquissent une conception fataliste de l’existence qui se développera tout au long du livre – Elles ne s’arrangent jamais, les choses, nulle part. On le sait, et on ne fait rien. – et la perception schizophrène que le narrateur a de lui-même – Ce serait très difficile, mais je devais maintenir l’autre à distance, celui qui me mettait en marche et me jetait sur les routes.
Bien qu’engagé dans un long flash back, le narrateur laisse dans le vague tout son passé « d’avant le récit » et n’en livre que de menues bribes : ses études de médecine interrompues, l’affaire de contrebande de drogue dans laquelle il a trempé, ses parents moins soucieux de s’occuper de lui enfant que de militer pour la cause communiste.

On comprend peu à peu qu’une telle impasse ne relève pas d’une volonté de « faire table rase », le propos de Vladimir n’étant pas de raconter sa vie comprise comme une suite d’événements mais plutôt d’essayer de saisir les ressorts de son attitude – pourquoi cette incapacité à se fixer, ce besoin de toujours aller d’un endroit à un autre, cette facilité, aussi, de se détourner systématiquement des douceurs que la vie lui propose çà et là. Une velléité analytique, un désir de comprendre qui ne se limite pas aux arcanes de sa propre psychologie mais s’étend aux fonctionnements des micro-sociétés humaines qu’il est amené à côtoyer : la communauté des métèques – à Stockholm ou Barcelone – celle des internés d’un asile pour vieillards ou encore celle des sans-abri barcelonais. L’on trouve donc nombre d’anecdotes dans le récit mais seulement dans la mesure où elles servent de substrat aux réflexions de Vladimir – réflexions d’une extrême lucidité, marquées par un fatalisme aussi profond que pessimiste, et au long desquelles surgissent de ces images, de ces métaphores fulgurantes qui confèrent au texte sa dimension poétique sans que l’écriture se départisse jamais de sa simplicité, tant dans le lexique que dans les tournures syntaxiques.

Ainsi Vladimir voit-il son passé comme une plante pleine de vie qui a son existence et sa croissance propres, distincte de lui :
Comme s’il y avait une loi qui disait qu’il suffit de se procurer un peu de passé, aussi peu que ce soit, puis de le laisser grandir, sous la pluie, comme l’herbe. 
Et lorsqu’il met en abyme sa propre entreprise littéraire à travers le livre jamais écrit d’un interné, on est confondu par la similitude entre cet ouvrage rêvé et les pages que l’on a entre les mains :
Son plus grand rêve était d’écrire un livre, d’exposer ses idées, à sa façon, celle d’un fou, celle d’un homme qui a perdu son enthousiasme. Comme ça, plein de folies, d’affirmations catégoriques, tout à fait lui, avec humour, avec ironie, contre le monde entier.

Avec humour, avec ironie, contre le monde entier : tels sont en effet les maîtres mots susceptibles de qualifier ces affirmations catégoriques qui émaillent les propos de Vladimir, où se contiennent toutes les bassesses humaines ; des constats lapidaires et poignants où un cynisme sans complaisance affleure en toute crudité – de celui dont peut faire preuve l’homme pour qui le fond de l’humanité est résolument bas et mesquin, et qui ne parvient pas à « gérer » ce qui relève de la simple générosité désintéressée :
Si on ne veut plus, si on ne veut pas faire la queue et qu’on souhaite penser de temps en temps ce qu’on veut, alors il n’y a plus que l’asile. La société n’a pas prévu d’autre endroit pour ça. Le reste n’est qu’hygiène, policiers, juges.
 
Ce « je » qui narre ses aventures sur le mode rétrospectif est celui d’un survivant – et la fin du récit est, en toute logique, ce qui a précédé son début. Mais en est-on bien sûr ? Un doute subsiste, tant il est vrai qu’en littérature tout ou presque est permis, et que les injonctions de la logique et de l’habitude de pensée peuvent aveugler, induire en fausse lecture. Il revient au lecteur de décider, en son for intérieur, si Vladimir a ou non fini par donner cette infime impulsion qui l’a ramené à la vie et à ses contingences, s’il a ou non atteint ce suprême détachement auquel il disait aspirer mais dont il était éloigné par ce rêve chimérique toujours là.
Mais dans l’un ou l’autre cas, Vladimir achève son chemin en vainqueur – avec toutes les ambivalences afférentes – puisque, quelle que soit l’option choisie par le lecteur, elle correspond à l’une des deux voix à laquelle le narrateur prêtait l’oreille, quand bien même ce fût un peu malgré lui.

isabelle roche

   
 

Carlos Liscano, La Route d’Ithaque (traduit par Jean-Marie Saint-Lu), Belfond, février 2005, 324 p. – 19,50 €.

 
     
 
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