André Lorant, Le Perroquet de Budapest

Ce récit autobiographique est bien plus qu’un témoignage : c’est le fruit d’un long et difficile travail d’acceptation des souvenirs

La reconquête du passé par l’écriture est ce qui fait de ce récit autobiographique bien plus qu’un témoignage. André Lorant, chez nous grand spécialiste de Balzac, n’est arrivé en France qu’après 26 années dans sa Hongrie natale qu’il quittera en 1956. Il lui faudra un long temps – il attendra 1996 – pour qu’il se risque à se pencher sur sa jeunesse, à un voyage sur les traces du passé. Dans Budapest retrouvé, fouillé, photographié, il reconnaît n’avoir rien ressenti. De n’avoir pu, sur place, réveiller en lui cet autrefois chaotique, il s’accuse. Insensibilité ? Enfant surprotégé de la grande bourgeoisie juive convertie au catholicisme, il devient, à l’invasion nazie, un adolescent pauvre et persécuté. Sous le régime communiste, ce sera sa classe sociale qu’on lui reprochera. Revenir sur la tourmente, c’est s’obliger à faire face à la haine/amour pour ce pays qui a voulu l’anéantir. Trop dur à regarder, en gros-plan. Ce ne sera qu’une fois de retour à Paris, à bonne distance, que le convoi des souvenirs resurgira sous sa plume, en français.

Il a interrogé les derniers témoins vivants de son enfance. Les photos, aussi, d’un album ancien qu’il nous livre, images qui racontent l’histoire convenue d’une famille sereine et souriante. Il faudrait les faire parler comme des tarots, ces photos, leur faire rendre gorge de leur mensonge. Seule l’immersion dans l’écriture permettra au passé non cicatrisé de refaire surface dans sa brutalité. Mais comment ? La descente en soi, Lorant l’expérimente en recopiant des pages manuscrites de Balzac. Il s’apprend à devenir texte. Perdant sa propre épaisseur, il participe de l’intérieur au processus de création. Les vannes de l’archéologie scripturaire s’ouvrent enfin. En rembobinant les fils de sa vie, il parcourt, telle la taupe de Kafka, l’inextricable et chaud labyrinthe du passé. Trouve un sens à sa quête du temps vécu là-bas dans les images emblématiques des déportés de plus en plus faibles, abattus sans merci.

Le français, langue de la Liberté chérie, est l’outil de cette enfance revisitée par l’énergie des mots. Chez les Löwenstein, devenus Lorant, le français a toujours eu la meilleure place. On aime réciter par cœur du Lamartine, on lit Colette, Anatole France, Mauriac et Pierre Loti. Le livre de chevet d’André Lorant enfant est une grammaire française. Avant 1956, où il passe la frontière vers l’exil, il assouvit sa passion du français en soutenant une thèse sur Balzac. Cet attachement indéfectible à la langue française, hérité de sa mère, et sans faille à travers les années sombres, lui permettra de renaître à une nouvelle vie à l’Ouest. Par Lorant, la langue française trouve une nouvelle beauté : vestige émouvant, elle devient le vecteur, pour nous, lecteurs, d’un monde dont il ne reste rien.

c. d’orgeval

   
 

André Lorant, Le Perroquet de Budapest, Viviane Hamy, 2002, 288 p. – 19,50 €.

 
     
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