Sandrine Bailly, La Serre

Ce livre étrange et doux pourrait être celui de ce qu’on laisse derrière soi. Le livre de la trace, de l’empreinte

La narratrice – un « je » qui ne s’inscrira pas autrement dans l’énonciation, se contentant de la ténuité d’un pronom personnel – a perdu sa mère tout récemment. Métaphore sans doute du récit qui commence, c’est la lecture d’un cahier laissé par cette femme morte dans un accident de voiture qui ouvre le récit. Un récit lisse comme une mer est d’huile, et sous lequel vont glisser, tels les mots calligraphiés avec soin sur la page de cahier, les motifs du poisson, de l’écriture morcelée – bribes de poèmes notamment – du souvenir, du silence surtout, cette musique de la quiétude. Les phrases courent, soigneuses et sans bousculades intempestives – une écriture d’écolière sérieuse et très sage. 

Pourtant ce n’est pas l’ennui qui sourd d’une telle minutie ; quelque chose d’impalpable maintient au contact de ce texte a priori sans relief. Peut-être cette attention fidèle portée aux fragrances, aux saveurs, aux couleurs et au sons. Ou peut-être encore l’évocation de ces deux existences côte à côte qui allèrent l’amble de concert, cette petite vie à deux, cette autarcie duelle que la narratrice et sa mère s’étaient ménagée – ces existences quiètes, hautement protégées, dont on aurait rêvé à un moment ou à un autre… Toujours est-il que l’on ne quitte pas cette prose appliquée et simple, minutieuse, attachée aux menus détails ; on la suit jusqu’au bout, traversant avec elle les étapes d’une préparation culinaire ou celles de la rénovation d’un appartement. Soudain, au sein de ces mots sages surgit la blessure d’une fleur rouge – perçue explicitement comme telle – juste avant que cette écriture réservée ne s’octroie, insensiblement, un droit à l’image, à la métaphore. Cela en même temps que le récit prend ses quartiers dans la serre et s’infléchit vers une zone interlope où le réel se trouble sans en avoir l’air, se strie de rêveries et perd sa définition telle une surface liquide ridée par la brise.

L’étrange survient : le jardinier de la serre la prend pour une autre, s’esquisse entre eux une relation basée sur l’imaginaire – elle lui prête un prénom faute de connaître le sien véritable et lui semble continuer de la considérer comme l’étudiante japonaise disparue tout en admettant dans les paroles qu’il lui adresse qu’elle n’est pas Keiko… et au fur et à mesure que l’on poursuit sa lecture, on réalise combien ce texte tranquille recèle de richesses symboliques à décrypter. Le poisson, par exemple, d’abord contour tracé au pinceau et à l’encre, puis créatures animant l’aquarium acheté, et prenant enfin son épaisseur vitale – létale tout à la fois – à travers les carpes du bassin de la serre. Autre symbole primordial, la serre éponyme, justement : cet Eden sous cloche – jardin confiné, préservé, contrôlé, figure de la protection – n’est-il pas le parfait substitut de la mère ? Lieu de l’illusion, c’est aussi une figure de l’Autre Monde, où sont délivrés des messages de l’au-delà. D’autres symboles encore sont à l’œuvre dans le petit espace dessiné par ce récit bref qui tous se cristallisent autour de la relation mère-fille – non, plus largement, de la relation mère-enfant… Ce texte feutré, silencieux, qui ne bruisse pas davantage que des robes de moniales déambulant dans leur cloître, semble alors tout entier devenir métaphore de ce lien ombilical impossible à couper sans courir le risque de la perte irrémédiable, de la mort.

La Serre pourrait être le livre de ce qu’on laisse derrière soi. Le livre de la trace, de l’empreinte : cahier, dessin, bracelet, souvenir, lettre, aquarium… ou absence, celle dont on ne se console pas, que l’on comble à coups d’illusions et qui finit par engloutir. Le texte de Sandrine Bailly n’est ni « fort », ni « puissant », ni même « inoubliable » – il ne souffre pas les dithyrambes, il n’est pas fait pour ça. Il est étrange et doux, banal au tout premier abord puis va à petits pas comme une feuille au vent et se retire en nous sur la pointe des pieds. Sans bruit. Telle une journée – une vie – qui s’achève dans un soupir.

isabelle roche

   
 

Sandrine Bailly, La Serre, éditions du Rouergue coll. « La brune », 2004, 94 p. – 8,00 €.

 
     
 
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