Salvador Dali, Visages Cachés

L’ouvrage a les attributs d’un vrai roman : selon Dali, il se doit d’être long et ennuyeux

Qui ne connaît Salvador Dali ?
Dali peintre, Dali orfèvre, Dali provocateur, Dali le touche-à-tout, Dali le surréaliste qui fit de sa vie un chef-d’œuvre controversé… Parce qu’il se devait d’explorer cet autre moyen d’expression qu’est la littérature et aussi parce qu’il en éprouvait l’envie, l’artiste catalan a écrit un unique roman à la mesure de son personnage. Rédigées en 1943, ce sont 800 pages composées en français, qui mettent en scène de manière classique un petit club de personnages selects, en proie aux passions humaines, épris de grands sentiments.

Quel autre premier roman aurait pu s’avérer aussi ambitieux et finalement aussi abouti ?

Un tome plus qu’imposant

Première impression du lecteur qui s’empare de cette édition Sabine Wespieser : le poids et l’épaisseur. Il va falloir un poignet musclé, des yeux résistants, du temps et de la patience pour se confronter à ce long ouvrage, qui d’après l’auteur lui-même est taillé pour la durée. Réaction contre le raccourci humoristique, l’ouvrage a les attributs d’un vrai roman : selon Dali, il se doit d’être « long et ennuyeux ». Tout le contraire d’un Mickey Mouse, cette histoire prend le temps de s’élaborer, s’éloigne de l’anecdote pour construire, pianissimo, un univers qui captive l’esprit du lecteur.

En postface, Haakon Chevalier, traducteur, raconte qu’il lança un jour à l’auteur cette remarque exaspérée : Vous êtes un maître de la métaphore disparate, de l’épithète superflue, vous tressez des festons de redondance compliquées autour de votre sujet et vous l’embrasez des feux d’artifice éclatants de l’hyperbole…
Comme il avait raison…

Armé d’une plume, Dali s’avère intarissable ! Pour déployer sa trame tissée d’amour, de mort, de folie et de trahison, il mêle longues narrations atmosphériques, contexte historique et fulgurances picturales, tant et si bien qu’héros et paysages se permutent, se subliment, en marche vers un funeste destin.
Comme certains insectes, les protagonistes de ce roman, soumis aux inéluctables lois de la grande métamorphose, allaient se consumer à leur tour, en approchant le commun bûcher de l’histoire, […] et s’élevant par là même, au rang de personnages épiques.

Le tableau d’une poignée d’aristocrates

Comme Socrate, la France se préparait à la mort à coups de mots d’esprit et de discussions juridiques.
Tout commence sur les terres du comte Hervé de Gransailles, héros noblement boiteux et affligé d’une romantique balafre, qui donne réception pour son cercle d’amis. Raffinés, cultivés, ces invités discutent agréablement politique et idéologie en attendant la guerre. Dans la lumière des bougies, les faciès s’animent, les langues se délient, mais l’œil de l’artiste capte une dimension sous-jacente reflétée dans les courbes de l’argenterie.
Exactement comme dans la fameuse série de monstres dessinés par Léonard, on pouvait ici observer chacun des visages des invités, happés dans les féroces engrenages de l’anamorphose, se tordre, se courber, s’élargir, s’allonger, transformer leurs lèvres en mufle et étirer leurs mâchoires, comprimer leur crâne et aplatir leur nez, jusqu’à faire resurgir les plus lointains vestiges héraldiques et totémiques de leur propre animalité.

Complexe et exaltée, la relation entre Solange de Cléda et le comte de Grandsailles exacerbe la frustration jusqu’à des sommets inaccessibles à d’aussi vulgaires amants qu’une Angélique marquise des Anges et son Geoffroy, aussi balafré soit-il. Héroïne surnaturellement féminine, Solange de Cléda voit sa passion mystique pour le comte synthétisée en une notion novatrice : Le clédalisme est le plaisir procuré par la souffrance à laquelle vous soumet l’objet.

Grandiose, romantique, occulte, symbolique, décadent, poétique, Visages cachés peut aussi se révéler verbeux, prétentieux, mortel et même friser le ridicule. Mais il est indéniable que le génie du maître y est manifeste et vous laissera subjugué par d’improbables subjonctifs.
Des dos de plomb, des organes sexuels de feu, des peurs de mica, des coeurs chimiques de télévisions de sang, des visages cachés et des ailes – toujours des ailes, le nord et le sud de notre être !

stig legrand

   
 

Salvador Dali, Visages Cachés, Sabine Wespieser, février 2004, 597 p. – 25,00 €.
ISBN : 2848050187

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