Rick Moody, A la recherche du voile noir

La plume trempée à l’acide de Moody est d’une perfection absolue dès qu’il s’agit de sonder les abysses de la psyché humaine

On se souvient que Rick Moody avait déjà évoqué dans son recueil de nouvelles Démonologie (Rivages, 2002) la commémoration des amours perdues entre présent émietté et passé fastueux, la difficulté d’exister hors des normes de la société américaine, également le travail du deuil jamais achevé sur fond d’aléas de fortune. L’auteur nous était apparu alors, au sens grec du terme, tel un daïmon, un être tout sauf occulte placé entre les humains et les dieux, et qui exorcise avec talent les désespoirs du quotidien et les blessures familiales dont témoignait son précédent Purple America .

Présenté comme une des voix les plus originales de la littérature américaine d’aujourd’hui, le romancier boucle en quelque sorte la boucle en revenant ici au point de départ de son existence et de sa  » carrière  » d’écrivain. Non sans culot, il n’hésite pas dans A la recherche du voile noir à proposer ses mémoires …à l’âge de 40 ans ! L’entreprise peut surprendre, elle déroutera sûrement mais surtout parce que ce roman autobiographique revient avec force sur les évènements marquant de l’enfance, les moments de dépressions et de phobies de Moody. Son alcoolisme et son internement volontaire dans un hôpital psychiatrique aussi.

Pour ceux qui en douteraient, la vie de Rick Moody est bel et bien un roman, un roman sombre par plus d’un aspect ; encore fallait-il parvenir à transformer ce matériau des plus singuliers en une pâte universelle où le lecteur (européen de surcroît) puisse se perdre comme en un redoutable miroir-vérité. Qu’on se rassure : la plume trempée à l’acide et au désespoir sursumé de Moody est d’une perfection absolue dès qu’il s’agit de sonder les abysses de la psyché humaine. Viennent en effet cautionner, auréoler et dynamiter tout à la fois cette structure mémo-réticulaire deux types de séquences récurrentes : d’une part, le leitmotiv fort humoristique du métier du commerce (et ses règles d’or), un invariant de la famille moodyenne ; d’autre part, et de manière plus érudite, voire philosophique, l’histoire racontée par Daniel Hawthorne de Joseph Moody, prêtre ancêtre de l’auteur qui, à la suite d’un crime, a dissimulé pour toujours son visage derrière un mouchoir de crêpe noir.

Obsédé par la symbolique de ce masque/voile et ses relations connexes avec l’étrangeté même de sa propre vie, Moody mêle avec saveur à ses  » mémoires  » hors pair des extraits d’auteurs américains l’ayant influencé et livre ici une profession de foi qui ne cesse de tourner autour du point de rupture séparant vérité et voilement, authenticité et usurpation, héritage et filiation. S’y soustraire, ne serait-ce pas sinon oublier la lecture paternelle fondatrice de Moby Dick et cette question : « Oh ! qui voudrait ramper lâchement sur la terre comme un ver ?  »

Ressurgit alors la formule du nouvelliste de Démonologie  :  » Représenter la réalité sans masque « , un credo repris ici au centuple et qui devient un immense résonateur de toute la société américaine. La parodie des premiers livres s’efface ainsi progressivement au service d’un désespoir maîtrisé et d’un hymne au pouvoirs salvateur des mots. Pour toutes ces raisons, A la recherche du voile noir, magnifique livre d’un homme qui se tient debout sans vaciller, face aux cruels coups du sort, s’annonce comme l’une des grandes révélations de littérature étrangère de septembre 2004.

louis taillandier

   
 

Rick Moody, A la recherche du voile noir (traduit de l’anglais par Emmanuelle Ertel), L’Olivier, 2004, 414 p. – 23, 00 €.

 
     
 
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