Olga Lossky,Requiem pour un clou

Grâce à un clou épargné par la rouille, une brèche s’ouvre dans l’univers confiné du vieux Fiodor


Un clou se plante dans la semelle du vieux Fiodor. Celui-ci, un brin parano, accuse de malveillance ses colocataires. Aux beaux jours de la Russie stalinienne, ils sont une douzaine à partager un appartement communautaire, logement crasseux, sonore et dépourvu de confort. Fiodor n’a pas bougé de là depuis des mois, claudiquant de son fauteuil défoncé à la cuisine où, du plafond, dégouline du linge. Le vieillard, un morceau d’homme seulement, est en proie à la faim, au froid, à la déprime.

Grandeur d’un clou, un beau même pas rouillé. Grâce au clou s’opère une brèche dans l’ennui des journées et dans les nuits de Fiodor désertées par le sommeil. Fiodor le plante dans le mur de sa chambre pour y accrocher un tableau peint par son père. La scène montre des femmes, la nuit, une église, une route enneigée, faisant resurgir brutalement acteurs et lieux de sa jeunesse. L’univers de Fiodor réduit aux misères du voisinage – regards et paroles critiques envers le poids mort pour la société qu’il est devenu, humeurs des uns et des autres, queues aux toilettes, dénonciations- s’entrouvre pour laisser entrer le flot des souvenirs. De mauvais gré, malgré lui : quand on pense au passé on se sent misérable, après. Pourtant le temps où il était Fedka – enfance, adolescence – prend vite le dessus sur l’amnésie volontaire. Les époques se tiss(ai)ent entre elles jusqu’à les vivre l’une ou l’autre au petit bonheur, selon ce qui se présente. De Fiodor et de Fedka, du passé et du présent, lequel des deux, finalement, est-il réel ? Peu à peu, Fiodor plonge dans l’autre lui-même, ne refaisant surface que pour grignoter sa kacha ou recharger son poêle. Il fait un froid glacial. Pour quelques minutes de chaleur, le vieux est contraint de brûler le tableau.

Cependant l’hiver soviétique et l’absence de bûches n’ont pas eu raison de Fedka. C’est en entendant ma propre voix que j’ai pu percer l’enveloppe, retrouver le chemin du réel… Lentement je me suis retrouvé du bon côté des choses. Ce bon côté des choses reconquis, plus question d’y renoncer. Fiodor, Fedka, vieillesse, jeunesse, solitude, amour, Olga Lossky va plus loin qu’une simple partie de ping-pong intérieur. Elle parvient à faire sentir la beauté, au terme d’une vie, des temps mélangés jusqu’à se confondre. C’est ce qui rend son premier roman si attachant.

colette d’orgeval

   
 

Olga Lossky,Requiem pour un clou, Gallimard « Blanche », 2004, 185 p. – 14,50 €.

 
     
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