Eric-Emmanuel Schmitt, Lorsque j’étais une oeuvre d’art

Ce roman propose une réflexion sur l’art mais aussi, en filigrane, sur l’esthétique, la question de l’être et du paraître

Qu’est-ce que l’art moderne ?

D
ebout au bord d’une falaise, un jeune homme de vingt ans s’apprête à se suicider. Il se sent inutile. Jusqu’à présent, il a subi sa vie et a vécu dans l’ombre de ses deux frères, des modèles de beauté. Au moment de faire le grand saut, un homme l’interpelle. Cet inconnu lui demande vingt-quatre heures pour le convaincre de continuer à vivre. Le jeune homme accepte ; après tout, il n’a rien à perdre. Que va-t-il gagner ? Une autre vie, un autre corps, inventés de toutes pièces par cet homme, cet artiste, ce peintre-sculpteur profitant du désespoir du jeune homme pour s’approprier son identité. Zeus-Peter Lama, le créateur d’Adam (nom donné par l’artiste à son oeuvre), s’avère être un homme vaniteux, répétant sans cesse que sans lui, l’humanité ne serait pas ce qu’elle est. Il manipule sa création – qui reste, malgré les apparences, un être doué de conscience -, il la traite comme un objet. Jusqu’au jour où celle-ci s’insurge contre son dieu, devenu le diable en personne. Adam va alors se battre pour recouvrer forme humaine, pour redevenir le jeune homme qu’il était avant.

Qu’est-ce que l’art moderne ? Une discipline difficile à définir, aux contours flous, aussi vagues que l’identité du héros. Quelle est l’apparence physique du jeune homme ? Avant l’opération ? Après l’opération ? De quelle couleur sont ses cheveux ? Quelle est la forme de son visage ? De son corps ? Rien. On ne saura rien de lui, pas même son prénom d’origine, avant la fin du livre. Partant, le lecteur est libre d’imaginer le héros de manière subjective, à l’instar d’un visiteur interprétant le sens d’une oeuvre d’art exposée dans un musée. Le jeune homme se construit grâce au regard des autres. Et la rencontre avec un artiste, un peintre aveugle aux valeurs opposées à celles de Zeus-Peter Lama, ne cherchant ni la gloire, ni l’argent, va aider le héros à reprendre goût à la vie, à se découvrir, à s’apprécier, à aimer l’autre et à désirer reprendre forme humaine. Lorsqu’il regarde cet aveugle peindre l’invisible, cela donne lieu à un passage d’une grande poésie – un des rares moments du récit, avec les quelques pages finales, où l’on quitte le côté dramatique de l’ouvrage, où l’on voyage dans un espace de liberté.

Ce roman propose une réflexion sur l’art, surtout, mais aussi, en filigrane, sur l’esthétique, la question de l’être et du paraître, la connaissance de soi, la liberté, la religion… Qu’est-ce que l’art moderne ? Toute idée nouvelle peut-elle en faire partie ? L’excentricité suffit-elle pour élever un objet au rang d’œuvre d’art ? Eric-Emmanuel Schmitt offre une critique de l’art contemporain à travers une histoire rocambolesque, justement, mettant en scène des personnages extravagants. Par moments, le récit confine à l’impossible, à l’incroyable. Néanmoins, cette distance, calculée par Eric-Emmanuel Schmitt, permet au lecteur d’avoir le recul nécessaire pour saisir le point de vue philosophique de l’auteur. Et cela fonctionne bien.

la redaction

   
 

 Eric-Emmanuel Schmitt, Lorsque j’étais une oeuvre d’art, Albin Michel, 2002, 289 p. – 18,00 €.

 
     
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