Bertrand Visage, Un vieux cœur

Un roman aux allures de conte, narrant la poignante rencontre entre un enfant blessé et un homme meurtri

C
omme il y a les nettoyages de printemps il y a les lectures de l’été – celles auxquelles on ne se livre ( !) qu’une fois par an parce qu’enfin on a « le temps ». Ce sera le gros pavé tout juste sorti de l’imprimerie pour l’occasion, le mauvais polar acheté à la hâte avant de sauter dans le train, ou encore le roman dont les collègues de bureau ont dit, à l’unanimité, qu’il fallait l’avoir lu. Le livre de l’été, ce peut aussi être celui que l’on a retrouvé par hasard au détour d’une étagère ; un livre là depuis longtemps et que l’on a oublié, que l’on n’a pas lu pour tout un tas de vraies fausses raisons, se disant « demain, oui… demain sûrement. » Un demain qui parfois met plusieurs années à advenir…

Tel fut le sort, entre mes mains, du livre que Bertrand Visage publia en 2001, Un vieux cœur. Sort à la fois injuste – il aurait mérité que l’on chante ses louanges en son temps – et enviable : sans cet oubli serait-il aujourd’hui question d’un livre paru il y a trois ans et publié en format poche un an plus tard ?
Ce vieux cœur est une formule métonymique derrière laquelle se tasse la massive silhouette de Constantin Papadiamantis, un homme au cœur vieilli – durci, plutôt, rigidifié – par une tragédie dont le récit ne dira pas grand-chose. Tout au plus sait-on que la femme de Costa, Maria, et ses trois fils furent brûlés vifs dans l’incendie de leur maison, causé par un cocktail Molotov logé dans les rideaux. Costa est suicidaire à ses heures mais surtout, il s’est retiré bien loin de l’humaine condition, se négligeant, oubliant tout ce que « être humain » peut signifier d’ouverture et de compassion. Ce qui n’a, en soi, rien d’étonnant : on s’exile parfois de la sorte pour moins que cela. Rien d’étonnant non plus à ce que ce soit un enfant ensauvagé qui à force de violence, finisse par humaniser le colosse.

Ce qui ne laisse pas de surprendre en revanche, c’est l’univers dans lequel évoluent Costa et son jeune compagnon ; un monde dont l’espace temporel à la fois s’avoue – en ce premier quart du XXIe siècle – et se dissimule : on était le 22 juin, mais de quelle année, déjà ? Des éléments disent notre présent – les quartiers de Paris, les villes de province, les véhicules – tandis que d’autres, lancés à demi-mot parce que procédant d’un environnement allant de soi, comme dans bien des romans d’anticipation, dessinent en toile de fond un futur proche post apocalyptique – les milices, les « décrets du gouvernement », le marché aux enfants, le rituel des coiffeurs en plein air et la tonsure systématique des prostituées… Les pistes sont brouillées, et l’écriture de Bertrand Visage, constamment métaphorique, usant de l’image et de la comparaison comme un juriste de son jargon spécifique (il faudrait pour en donner une idée citer presque la totalité du texte…), participe de cette atmosphère étrange, décalée, où les événements qui surviennent ont toujours une touche de fantaisie ou de surréalité – subtile, insaisissable… perceptible à la lecture mais impossible à analyser – accrue encore par la dimension fantasmagorique de certaines scènes : la danse des chevaux s’accouplant, le cortège des Gitans célébrant une noce… tant d’autres aussi qui grisent le lecteur comme une ivresse mâtinée de vapeurs délétères.

Peut-être cette sensation de décalage vient-elle de ce que les péripéties du récit ont surtout valeur de signe, et ne sont que les ombres d’une signification profonde que l’on ressent vaguement en soi sans être capable de l’analyser. D’une violence extrême, où la cruauté, l’ordure et la puanteur prédominent, Un vieux cœur suit comme une courbe rédemptrice : tandis que l’âme de Costa mollit, et que l’enfant se civilise, chacun quittant peu à peu sa fureur au fil de leur périple automobile, une sorte de lumière se met à sourdre avec de moins en moins de timidité. Chaque rencontre, chaque obstacle surgissant sur leur route, chacune de leurs querelles aussi sont autant d’aventures qui, une fois surmontées, vont leur permettre, à l’instar de celles vécues par les chevaliers d’autrefois, de retrouver une place dans la communauté humaine. Retrouver ; c’est bien de cela dont il s’agit : parti de Paris, c’est à Paris que Costa revient, avec un enfant à adopter – et un cœur à nouveau vivant.

Happy end classique pour un conte à la morale somme toute un peu convenue ? Certainement pas : l’ultime image du texte – la description d’une photo – a sa juste dose d’ombre, ce qu’il faut pour rappeler que la lumière n’est jamais acquise définitivement. Quelle que soit la lecture que l’on aura de cette morale à l’œuvre ici, il y a de toute façon un fascinant voyage à entreprendre dans les étrangetés merveilleuses de l’écriture de Bertrand Visage…

isabelle roche

   
 

Bertrand Visage, Un vieux cœur, Seuil « Fiction &Cie », 2001, 160 p. – 13,00 €.

Édition de poche : Seuil « points romans », 2002, 158 p. – 5,50 €.

 
     
 
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