Anne-Marie Langlois, Le Passant

Un roman sans défaut mais trop lisse justement, qui passe sans laisser de trace

Le Passant ou la morne plaine

Lorsque la vie démange, ou gêne aux entournures, il faut généralement en chercher le pourquoi dans quelque drame infantile. Celui qui telle une ombre funeste empêche Frédéric Tavernier d’aimer ou, plus simplement, de s’attacher à quelqu’un n’a en soi rien de bien tragique. Mais la faille qu’il a ouverte dans son âme de garçon sage et solitaire, se jetant à corps perdu d’abord dans les études puis dans le travail, n’en transforme pas moins sa vie en une sorte d’enfer terne et grisâtre, malgré ses tentatives de fuite : il boit trop et blesse sans compter les êtres qui s’attachent à lui.

Anne-Marie Langlois a sans aucun doute voulu tracer ici le portrait d’un homme autant que de la blessure qui dort en son âme. On a beau voyager d’Afrique à Paris puis d’Arras en Provence, et ce au gré de descriptions auxquelles il n’y a rien à redire, on ne change jamais vraiment de décor car celui, véritable, qui se tend derrière l’ensemble du roman, c’est l’intériorité d’un homme qui vide sa mémoire vive dès qu’elle doit emmagasiner une donnée nouvelle et ne garde en elle qu’une souffrance dont la consistance même finit d’ailleurs par inspirer quelque doute. 

De construction très classique – linéarité narrative interrompue régulièrement par des flashes back jetant progressivement leur lumière sur les réactions et les pensées du héros et de ses proches – le roman met en scène bien d’autres personnages que Frédéric Tavernier. Chacun a droit à son portrait, précis, allant du physique au psychologique en passant par la vêture et la gestuelle et, aussi, quelques bribes d’histoire personnelle. Il n’y a là pas une once de maladresse ou de répétition intempestive à déplorer mais les protagonistes ainsi campés le sont sans la moindre inventivité. Et ils nous sont si familiers – le vieux sage africain passé de chef de tribu à celui de prince-président d’une république naissante, le personnel français de la Coopération, la femme fatale entretenue… etc. – qu’ils prennent des airs de stéréotypes.

Avec cette focalisation presque exclusive sur les différents aspects de la psychologie du cœur, Le Passant a tout du roman sentimental. Mais il a du moins l’élégance de ne pas revêtir les oripeaux les plus horripilants du genre : lyrisme de supérette et surcharges pathétiques venant enfler les inévitables dilemmes psychologiques. Et pourtant ce roman reste inintéressant, tout y est lisse ; les épisodes les plus pénibles et les scènes paroxystiques – étreintes aussi sauvages que désespérées, soûlographies éperdues – perdent toute âpreté tant ils sont aplanis et fondus par l’écriture dans une sorte d’atonie générale. Une écriture classique, soignée, méticuleuse, mais qui n’a en elle-même rien à dire au-delà du récit qu’elle porte. Elle raconte et décrit sagement, sans qu’un mot ou un signe de ponctuation ne dépasse. Figée dans une parfaite orthodoxie syntaxique et sémantique, d’une pâleur qu’aucune figure de style un peu hardie ne vient troubler – et se privant même du piquant d’un mot rare çà ou là, elle ennuie…

Et tisse donc un récit ennuyeux, indolent, que l’on pourrait introduire comme troisième terme dans la comparaison que Frédéric établit entre sa vie et la Seine – mimétisme parfait : Il trouvait que sa vie ressemblait à ce fleuve : elle filait, inconsistante. Un grand morceau s’était déjà écoulé sans qu’il s’en fût aperçu.
Le Passant
est de ces textes que rien n’entache mais que rien ne soulève ; il n’y a aucun défaut à lui reprocher mais rien en lui ne retient… Ce livre est à l’image des événements pour son héros : il passe sans laisser de trace et se résumera, pour le lecteur, à un intermède incolore dans le défilé des livres dévorés.

isabelle roche

   
 

Anne-Marie Langlois, Le Passant, Belfond, août 2004, 228 p. – 16,00 €.

 
     
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