Vrancken / Desberg, IR$

Un inspecteur des impôts sexy contre une bombe du crime… Bienvenue dans le monde de Larry B. Max !

Il y a deux types d’inspecteurs des impôts. Celui que tout un chacun imagine : besogneux, chauve, hargneux et binoclard… prêt à tout pour arracher au pauvre contribuable jusqu’à son dernier kopeck. Et puis il y a celui de Desberg et Vrancken : élégant, intelligent, beau comme une gravure de mode, aussi froid que l’acier mais juste et volontaire. Un héros quoi !

Depuis maintenant six albums nous suivons avec intérêt les tribulations fiscales de cet amoureux de la comptabilité, de ce fou de l’analyse financière. (Certains de ses admirateurs affirment même que Larry B. Max lit la vie et les pensées de ses proies dans leur déclaration d’impôt.)

Larry n’est pas un inspecteur des impôts ordinaire. Il est l’un des chevaliers blancs de l’IRS (Internal Revenue Service, le fisc outre-Atlantique) et il traque la fraude fiscale à grande échelle. Aux côtés des agents de la CIA, du FBI et des autres grandes Agences fédérales américaines, il poursuit le crime organisé (anciens nazis, trafiquants de drogue, assassins et autres maîtres-chanteurs). Flanqué de son flingue, l’agent spécial tombe toutes les filles par la grâce des yeux bleus qui irradient sa mâle figure. Si l’on ajoute à cela : une immense villa en Californie, des bagnoles de luxe et une fortune considérable héritée de parents disparus, on commence à craindre le nanard. Pourtant IR$ n’est pas le énième clone de Largo Winch.

Bien sûr il s’adresse à un public assez similaire, amateur d’intrigues où se mêlent argent, pouvoir et jolies filles. Mais Desberg n’a pas choisi la voie la plus directe. Là où Largo et ses ersatz paraissent aimables immédiatement, Larry B. Max reste avant tout froid et distant. Et puis, il n’est pas facile de se prendre de sympathie pour un inspecteur du fisc, tout héros protecteur de la veuve et de l’orphelin qu’il soit. Ce Californien bronzé n’est pas non plus exempt de recoins obscurs. Fantasme de ces dames, il leur préfère pourtant la voix fantomatique de Gloria Paradise, une call-(c’est le cas de le dire !)girl, accessible uniquement par un téléphone rose de luxe. De plus, le personnage possède cette caractéristique extrêmement irritante d’être non seulement beau, riche, intelligent et tout le toutim, mais de savoir en plus parfaitement où il va… sans que nous en ayons la moindre idée. Là réside sans doute l’originalité aiguë de l’homme aux cheveux blancs : nous ne savons pas d’où il tire sa détermination farouche, nous n’avons qu’un vague pressentiment de ce qui le pousse dans ses recherches.

Larry n’a pas d’amis, une sœur pour toute famille, une voix comme maîtresse et une envie implacable de déranger le plus de truands possible, sans pour autant vouloir sauver le monde. Certes il est riche, mais sa vie n’est pas très enviable, pas d’honneur, pas de reconnaissance…

Le dessin ultra-réaliste de Vrancken donne rigoureusement chair à l’ambiance glaciale que le personnage répand autour de lui. Il est net, précis, sans fioritures, avec des cadrages énergiques et des gros plans qui cognent. La mise en couleur est franche, elle ne joue pas sur les effets et place l’action au premier plan. Si parfois on peut regretter l’amalgame entre net et statique, si à certains moments on peut trouver les visages des personnage un peu changeants, il faut reconnaître qu’un Larry mal rasé ou un paysage par trop impressionniste ne conviendraient pas à la série.

En bref, IR$ c’est du bon polar, avec des intrigues plutôt bien ficelées. Et Desberg s’est offert de luxe de nous balancer un personnage atypique et qu’on n’arrive vraiment pas à comprendre. Côté dessin, le trait est un peu figé, mais la mise en page très cinématographique de Vrancken arrive à faire oublier cette petite tare.

Composés en diptyques qui sortent avec la régularité d’une horloge helvète, les aventures de Larry B. Max le mènent aux quatre coins du globe pour le plus grand bonheur des amateurs de bandes dessinées classiques.

Dans La Voie fiscale (mai 1999) et La Stratégie Hagen (avril 2000), l’homme de l’IRS remonte la piste du meurtre d’un banquier suisse. Il se retrouve alors confronté à un lobby d’industriels juifs spécialisés dans le recouvrement des actifs immobilisés dans les banques de la discrète Confédération depuis la Seconde Guerre mondiale. Larry va découvrir qu’un réseau d’anciens nazis qui se sont infiltrés parmi leurs victimes gangrène la communauté juive.

L’intrigue qui coule au long de ces deux albums est prenante et les amateurs de polar se réjouiront des arcanes du scénario de Desberg. Larry B. Max a fait ses premiers pas dans le monde en abordant avec tact la question, extrêmement médiatisée alors, de la responsabilité des banques suisses pendant la Shoah.

 

Blue Ice

(mai 2001) et Narcocratie (mai 2002) tournent autour de la question du trafic de drogue, de sujets aussi variés que la corruption et la crise monétaire mexicaine de 1995. Tous les hommes forts du cartel de Monterrey sont retrouvés assassinés les uns après les autres. Pour la DEA (agence anti-drogue), ces meurtres sont certainement liés. Mais pour Larry B. Max, cela a surtout à voir avec la réapparition de Ryan Ricks, génie de la finance occulte, après douze ans de discrétion absolue. Ce dernier semble prêt à faire une OPA sur la coke mexicaine et appliquer à son économie les strictes règles du capitalisme libéral. L’enquête de l’agent de l’IRS va le conduire jusqu’au Mexique où l’aventure s’achèvera.

Si le sujet de ce second diptyque est ambitieux, et si le thème du grand banditisme soumis aux lois d’un marché tout-puissant est passionnant, ce cycle est néanmoins un peu confus. Le scénariste a sans doute voulu trop en faire pour transformer définitivement l’essai qu’il avait marqué avec les deux premiers albums.

Heureusement pour l’avenir de la série arrivent ensuite Sicilia Inc. (mai 2003) et Le Corrupteur (avril 2004). Le début comme la fin de Sicilia Inc. peuvent laisser un arrière-goût de pagaille qui déroute les amateurs de cette série si ordonnée. L’intrigue semble partir dans tous les sens, les personnages se multiplient sans qu’on parvienne toujours à établir ce qui les relie… etc. Bref, un peu échaudé après trois albums qu’on n’a pas forcément trouvés à la hauteur, on ouvre quand même Le Corrupteur car les révélations (sur la famille de Larry, sur Gloria…) du cinquième tome ont fait naître chez nous le désir d’en savoir encore plus. Et on en découvre des choses dans ce sixième album ! entre autres des failles dans la carapace de l’agent incorruptible. En refermant ce livre, on se dit que Desberg est incontestablement un fin ciseleur d’intrigue : il entremêle les fils et les vies pour ne révéler ses trames qu’au dernier moment (quand il dévoile quelque chose…). Le Corrupteur est vraiment un bon album de polar qui justifie pleinement le flou du tome précédent dans son ultime dénouement, tout en laissant la place à d’autres aventures passionnantes. On n’en sait toujours que très peu sur Larry, l’accident de ses parents, et encore moins sur ce qui le lie à Gloria Paradise.

Martin Zeller

   
 

Vrancken (dessin) / Desberg (scénario), IR$, Le Lombard coll. « Troisième Vague »

-  Tome 1 : « La Voie fiscale », 1999, 48 p. – 9,45 €.
-  Tome 2 : « La Stratégie Hagen », 2000, 48 p. – 9,45 €.
-  Tome 3 : « Blue Ice », 2001, 48 p. – 9,45 €.
-  Tome 4 : « Narcocratie », 2002, 48 p. – 9,45 €.
-  Tome 5 : « Sicilia Blues », 2003, 48 p. – 9,45 €.
-  Tome 6 : « Le Corrupteur », 2004, 48 p. – 9,45

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