Vincent Ravalec et Laurent Sazy, Ngenza, Cérémonie de la connaissance

D’un pinceau zen de phrases minimalistes, Ravalec souligne les photos de Sazy pour tracer l’essence de l’iboga

Parallèlement à l’essai Bois sacré, initiation à l’iboga, écrit en collaboration avec le nganga Mallendi et Agnès Paicheler, Vincent Ravalec a signé un beau livre fascinant, richement illustré des photographies de Laurent Sazy, qui ouvre sur la cérémonie d’initiation gabonaise, Ngenza, une voie plus intuitive, par conjugaison de l’image et de la poésie.

Une immersion en profondeur au centre d’une tradition ancestrale, extrêmement évoluée, dont le but est de provoquer l’Expérience d’un nouvel état lumineux de l’Être, l’ouverture du Coeur, la Renaissance…

Embarquement immédiat pour l’inconnu

Trois jours et trois nuits d’une aventure entamée dans la forêt primordiale, quelque part au Gabon. Elle prendra avant son dénouement des détours effrayants et sublimes hors des circuits identifiés, via des dimensions inconnues. Sur le papier glacé de ce carnet de voyage, elle se raconte en trois niveaux entrelacés : page de gauche, quelques lignes claires et synthétiques de Vincent Ravalec, page de droite photographie pleine page de Laurent Sazy, sous-titrée de la parole symbolique traditionnelle, la voix de la plume rouge bwitiste.

Au centre du rituel, la racine râpée d’iboga consommée par les Banzis, les nouveaux initiés qui vont devoir mourir pour pouvoir renaître. Bouchée après infecte bouchée dissimulée dans une banane, son amertume, terriblement purgative pour le corps et l’esprit, est administrée avec fermeté et sollicitude par les ngangas, guérisseurs, guides et gardiens de la genèse du Gabon.

Effacement progressif des consignes de sécurité

Défilé d’archétypes étranges et souriants qui accepte, un instant complice, de s’inscrire sur la pellicule : des femmes, des hommes ou peut-être des esprits, noués de cocardes surréalistes, saupoudrés d’épices minérales, brodés de cent cauris, coiffés de tiares végétales, émergeant de la brume… Laurent Sazy s’écarte du reportage afin de réduire la distance entre son objectif de photographe et son objectif d’initié. Sublimer le décorum pour atteindre le mystère, toile sur laquelle danse la lumière multicolore des âmes humaines, imprimer non plus uniquement sur le film mais surtout, sur la pensée.

Ravalec rend justice à l’intellect occidental : perspective, paramètres, abscisse et ordonnée, équations, évolution, variables, stabilité, configuration, pressions, fréquences, cadre mathématique… Son texte exprime avec calme l’analyse d’une psyché stable et cultivée, confrontée à un système d’information abstrait de son contexte quadri-dimensionnel habituel. Sous le microscope de l’iboga, la raison est inéluctablement dissoute par les Inconnues, aboutissant à la disparition du Moi limité pour s’aventurer sur des plans oubliés où l’on croise de nouvelles hypothèses.

Écholocation d’OVNI sur le radar mental

Allongés sans défense sur le sol du corps de garde, rassemblés autour du feu par les ululations de l’arc à bouche, accompagnés de toute la population du village, les initiés, aussi bien autochtones qu’étrangers, posent sur ce nouveau monde des yeux rougis pleins d’une incompréhension également partagée.

Arrivent alors les visions, les messages, s’établit une cosmogonie empreinte d’une logique autre et imparable. Et les épreuves de Laurent Sazy montrent alors l’agitation des molécules du corps physique qui finalement, autorise l’émergence d’une réalité plus subtile, composée de transparences, de vibrations affranchies du support matériel.

Dans l’étrangeté, le témoignage se rapproche de celui de Jan Kounen dans Autres Mondes, lorsqu’il filme sa propre expérience avec l’ayahuesca auprès des shamans chipibos. Là où ses visions des forces universelles sont modélisées par le biais d’images de synthèse, Laurent Sazy souffle dans la poussière pour matérialiser les ondes des esprits réveillés par l’iboga.

Éclipse définitive de l’ego du pilote

Sous les poudres colorées des maquillages primitifs, l’énergie circule selon des circuits inédits et pourtant immémoriaux. Le sacrement de l’iboga bouscule les masques du quotidien, permet l’expression fractale de la conscience. Vincent Ravalec trace ce parcours initiatique d’un pinceau de phrases minimalistes aux déliés légers, réussit l’exploit de concentrer l’Expérience dans le vide intérieur du zen pour en présenter l’essentiel.

stig legrand

   
 

Vincent Ravalec et Laurent Sazy, Ngenza, Cérémonie de la connaissance, Presses de la Renaissance, Collection « Carnets de Voyage », mars 2004, format : 210×150, 96 p. – 29,00 €.
ISBN : 2-85616-963-5

 
     
 
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