Pécout / Corgiat, Lune d’ombre – Tome 1 : « La Pirate andalouse »

Un XIIe siècle oriental offert pour écrin aux aventures d’une femme pirate un peu sorcière : un scénario qui promet !


J’ai demandé à la lune…

Une bande de pirates conduits par une femme s’introduisent nuitamment dans les geôles d’une forteresse orientale, enlèvent un homme enchaîné que la torture a mis en piteux état, mais doivent livrer un rude combat contre des adversaires inattendus avant de pouvoir regagner leur navire… Nous sommes à la fin du XIIe siècle ; Saladin vient de mourir à Damas, et Soledad l’Andalouse est l’une des plus redoutables pirates des mers d’Orient. L’opération qu’elle vient de mener à Shuqyar était commanditée par le régent, dont elle espère obtenir une bonne rançon en échange du prisonnier qu’elle et ses hommes ont emmené.

Déjà lors d’une première conversation, l’homme parle de secrets ; il détient une coupe mystérieuse, où sont gravés des versets du Coran. L’on a vu d’étranges tentacules sombres prêter main-forte aux pirates en difficulté. Et le sommeil agité de Soledad nous ouvre les portes de son passé, marqué au fer rouge d’un drame qui, de jeune fille riche et heureuse, la transforma en esclave… voilà posées des bases fort alléchantes : peut-on imaginer plus propice à la rêverie, à l’évasion, qu’un scénario mêlant d’emblée, en toute harmonie, piraterie, sorcellerie, fastes orientaux, tragédie familiale enfouie dans le passé ? Difficile de faire mieux en matière d’intrigue à rebondissements, nourrie d’aventures, de péripéties et d’envolées passionnées – d’autant que la scénariste n’a pas oublié d’ajouter à tout cela l’indispensable aura de sorcellerie sans laquelle ce XIIe siècle choisi pour contexte manquerait de cachet. Bien que l’album soit fort avare en indications historiques – seule la toute première case nous renseigne sur l’époque – on ne se sent guère perdu : c’est l’action qui prime, et surtout la vie de Soledad, les événements cruels qui l’ont encombrée – c’est leur évocation qui donne lieu aux plus longs passages narratifs. Les dialogues sonnent juste, ne sont ni bavards ni superflus, toujours à leur place.

Pourquoi alors faut-il que tant d’atouts scénaristiques soient gâchés par le dessin ? Un dessin sans grâce, sans finesse, qui stylise le réel avec une simplicité grossière ; un dessin affreusement statique, où même les attitudes et les gestes les plus enlevés semblent figés dans une dynamique maladroite… un dessin qui propose des corps lourds, abrupts, et n’offre aux visages que des expressions sommaires, tournant trop souvent à la grimace. D’ailleurs, les traits des personnages connaissent parfois de menues déformations d’une case à l’autre. La mise en couleur est plutôt soignée et réussit de très beaux dégradés mais la qualité de la colorisation est hélas bien impuissante à compenser ce trait approximatif et sans charme, qui rappelle ces films d’animation pour enfants de médiocre facture, outrageusement simplistes sur le plan graphique et dont le mouvement est dépourvu de fluidité.

Un scénario prometteur qui invite au rêve mais des graphismes grossiers qui nous contraignent obstinément à notre bas monde… Soledad et ses secrets méritaient bien mieux. Un « coup de femmes » que cet album ? Certes, mais en aucun cas un coup de maître(esses)…

isabelle roche

   
 

Pécout (dessin) / Corgiat (scénario), Lune d’ombre – Tome 1 : « La Pirate andalouse », Les Humanoïdes associés, 2004, 48 p. – 12,60 €.

 
     
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