Mardon, Corps à corps

Tranche de vie sur fond de grands malheurs quotidiens, Mardon nous présente huit personnages en quête de vie…

Quel est le point commun entre un PDG surbooké, une ado mal dans sa peau, une vieille dame auteur de romans à l’eau de rose, un comédien, une femme qui fait sa crise de la cinquantaine, un camé, une jeune femme un peu paumée et un secrétaire médical ? A priori, il n’y en a pas… Sauf qu’évidemment quatre de ces individus forment une famille typique de ce début de XXIe siècle et que les autres ont une fâcheuse tendance à croiser leur chemin.

Dans Corps à corps, Grégory Mardon nous dévoile une tranche de la vie de ces huit personnages et pointe – sans pathos – les tares de notre société occidentale. Avec le portrait de l’homme d’affaires atteint d’un cancer mais qui refuse de s’arrêter pour maintenir le train de vie de sa famille, celui de sa quinquagénaire d’épouse qui va de lifting en club de remise en forme par peur de perdre sa beauté, celui, encore, de leur fille aînée qui du haut de ses vingt-quatre ans continue à vivre à leurs crochets et fréquente des milieux interlopes et enfin celui de la dernière, grande fan de Buffy, de rock, et à la limite de la boulimie, l’auteur dénonce cette famille privilégiée qui n’a pas su profiter de son aisance financière. En face, on trouve Cyril, l’artiste-comédien bohème issu d’une famille ouvrière qui a du mal à assumer ses origines, et son ami Jean-Pierre Martin, monsieur-tout-le-monde de son état.

Centré comme son titre l’indique sur le rapport au corps, cet album nous montre des personnages en quête de leur identité. Identité qui est aujourd’hui intimement liée à l’apparence. Avec cette BD, Mardon a sans doute réussi ce à quoi Frédéric Beigbeder n’était pas parvenu l’année dernière : décrire le malheur des gens riches ! Mais loin de s’en tenir à cette description, l’auteur nous parle de gens que nous connaissons. En effet, les rues de Paris regorgent de personnages semblables à ceux de cette histoire ; on les croise à tous les coins de rue ; on les côtoie à tous les instants. Qui n’a pas un ami qui se plaint d’être quelqu’un d’ordinaire – tant physiquement que dans son mode de vie – et qui « rêve d’excès et de démesure, de déséquilibre et de sensations fortes » ? Qui n’a jamais croisé une de ces femmes abîmées par la chirurgie esthétique, alors qu’elles avaient dû être superbes à vingt ou trente ans ? Qui n’a pas été un ado délaissé et incompris par ses parents ? Qui ne connaît pas une vieille dame qui aimerait tellement avoir quelqu’un avec qui boire le thé, et surtout qui n’a jamais fui cette aimable bavarde ? Qui, qui ?…


Plus encore que le travail sociologique, la maîtrise de la construction et de l’entremêlement des temps du récit font la qualité de cet album. Certes les personnages vivent un moment crucial, mais c’est une crise comme on en subit régulièrement. On croit à l’existence de ces gens et à l’enchaînement de leurs galères. Celles du narrateur, par exemple, qui se trouve trop banal et va prendre tous les risques pour que son corps devienne remarquable. L’impression de tranche de vie est persistante et on comprend bien que ces personnages poursuivront leur pénible existence – sans nous – après que nous aurons refermé notre livre.

Techniquement, Mardon emprunte autant à Blutch qu’à Dupuy et Berbérian. (C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’il a commis le jubilatoire Cycloman.) On remarquera les regards et les gros plans, mais surtout un jeu très habile sur la couleur pour signifier des changements tant de temporalité que d’ambiance ou d’humeur des personnages. Notons aussi que l’auteur sait user des silences autant que des récitatifs et qu’il a parfaitement su alterner les points de vue sur une même action. Par contre, la fin de l’album peut paraître abrupte. Bien sûr, cette brièveté accentue l’aspect « tranche de vie », mais il est dommage que le dessin des dernières planches pâtisse de cette accélération.

Corps à corps remplit parfaitement le pari de roman graphique. Totalement en phase avec un courant de la littérature française contemporaine, c’est avec détachement et froideur qu’il décrit la solitude de l’individu et dénonce la violence du paraître.

Martin Zeller

   
 

Mardon (scénario et dessin), Corps à corps, Dupuis « Aire Libre », 72 p. couleur, 12,94 €.

 
     
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