Aude Boissaye, Dans la jungle du Rhin – La Petite Camargue Alsacienne – Regards sur une réserve naturelle

Ce livre est un véritable chant d’amour composé en hommage à ce grand fleuve européen…

Le fleuve, les hommes, le milieu : autour du Rhin, un monde a lieu, dont il est le centre rayonnant. L’eau est donneuse de vie. Au sens fort, elle anime la Petite Camargue Alsacienne, la façonne, la crée. Il y a cinq millions d’années, le Vater Rhein, qui relie aujourd’hui les pays du continent, coulait jusqu’à la Méditerranée. Comme les Grecs, les Romains le représentaient sous les traits d’un vieillard à longue barbe, Rhenus. Quant à lui, le Moyen Age voit la naissance des grandes cités rhénanes. Ce sera toujours vrai : le plus beau fleuve d’Europe unit plus qu’il ne sépare, même s’il fait office de frontière entre France et Allemagne depuis le Traité de Westphalie au XVIIe siècle.

Le Rhin d’autrefois ressemblait à l’Amazonie et il ne reste que quelques bribes de cette forêt. Rhin physique mais aussi fleuve à la dimension mythique que poètes et peintres (parfois les deux, comme Victor Hugo) ont célébré. Monde en elle-même, la Petite Camargue est longtemps restée à l’écart des bourgs. Les bateliers y voguèrent et les pêcheurs y réalisèrent plus d’une pêche miraculeuse : jusqu’à l’orée du XXe siècle, le Rhin était le plus grand fleuve à saumon d’Europe. La légende veut même que ce poisson y était à ce point abondant qu’un édit royal interdisait aux patrons d’en servir tous les jours à leur personnel. Par contre, le fameux « or du Rhin » n’eut jamais rien de bien réel.

Et les eaux du Fleuve de couler près des saules (les arbres à sabots) tandis qu’au fil du temps qui est, rappelle Aude Boissaye, celui de l’eau, les hommes n’eurent de cesse de vassaliser le grand fleuve libre, de l’aménager, de l’endiguer. À partir de 1928, le grand canal du Rhin voit le jour et l’on capturera bientôt les ressources en électricité du Rhin. Mais la trace de l’homme a fait, par endroits, du fleuve un cloaque que des programmes à long terme tels que « Rhin vivant » et « Rhin 2020 » entendent contrecarrer. Il s’agit de redonner le Rhin à lui-même, de lui rendre les traits de son visage.

La pisciculture elle-même est liée à ce fleuve : c’est en effet dans la plaine de l’Au que fut développé le principe de la reproduction artificielle des poissons. Et Napoléon III soutiendra personnellement le projet, lui qui encouragea les recherches pionnières de Victor Coste, professeur au Collège de France. Classée « merveille de la science » lors de l’exposition universelle de Paris en 1856, copiée à travers le monde, confisquée par les Allemands au gré de l’histoire, la Pisciculture de Huningue est au centre de tout. Mais le lieu se détériore et, à partir des années 1970, un très efficace comité de sauvetage rend au lieu sa fonction première : le repeuplement du fleuve.

Quant à elle, la Petite Camargue d’Alsace, contrepoint musical de la Grande Camargue du Sud, est la première réserve naturelle de la région. Il est miraculeux que si près de Bâle, au nord de Saint-Louis, au confluent des trois frontières, un tel paradis, un livre ouvert qui offre mille visages de la nature ait lieu. La nature y est à l’œuvre, naturellement. Lieu de mémoire, elle est une mosaïque de milieux (eaux, bancs de sable, roseaux, prairies humides) qui sont autant de mondes dans ce monde.

Les noms des espèces sont la poésie même : pélobate brun qui chante sous l’eau, foulque macroule, harle bièvre, aeschne bleue, anémone pulsatile. À approcher du cœur et des deux yeux la roselière, on y distingue ici une rousserolle effarvatte, là un azuré des paluds. Don du fleuve, la Petite Camargue, sise dans le genou du Rhin est le royaume de papillons dont les teintes, belles à s’évanouir, sont comme les éclats du paradis. Faune et flore s’y épousent à la lumière de l’eau. Le véritable or du Rhin a lieu sur le plumage du loriot mâle, visiteur des lieux de mai à août.

Émaillé de citations littéraires, d’encarts documentés, doté d’une iconographie aussi remarquable que variée, complété d’un guide pratique et d’une bibliographie, cet album est une réussite. Dès lors, peut-on dresser le portrait d’un fleuve ? Rendre les traits de l’eau  ? Aude Boissaye, qui a vécu au cœur de la Petite Camargue, répond par l’affirmative. Son livre est un chant d’amour au lieu aimé.

pierre grouix

   
 

Aude Boissaye, Dans la jungle du Rhin – La Petite Camargue Alsacienne – Regards sur une réserve naturelle, Éditions du Rhin, mai 2005, 137 p.

 
     
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